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02/05/2015

Au bord de l'eau verte, de Francis Jammes

 

Michelle Morin.jpg

 "Meadow with Thistle", Michelle Morin 

 

 

Au bord de l’eau verte, les sauterelles 
          sautent ou se traînent, 
ou bien sur les fleurs des carottes frêles 
          grimpent avec peine. 
  
Dans l’eau tiède filent les poissons blancs 
          auprès d’arbres noirs 
dont l’ombre sur l’eau tremble doucement 
          au soleil du soir. 
  
Deux pies qui crient s’envolent loin, très loin, 
          loin de la prairie, 
et vont se poser sur des tas de foin 
          pleins d’herbes fleuries. 
  
Trois paysans assis lisent un journal 
          en gardant les bœufs 
près de râteaux aux manches luisants que 
          touchaient leurs doigts calleux. 
  
Les moucherons minces volent sur l’eau, 
          sans changer de place. 
En se croisant ils passent, puis repassent, 
          vont de bas en haut. 
  
Je tape les herbes avec une gaule 
          en réfléchissant 
et le duvet des pissenlits s’envole 
          en suivant le vent. 
  

        
1889. 
De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir, Poésie, Gallimard
 

 

14/12/2014

Le village à midi, de Francis Jammes

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Odilon Redon, technque mixte, 185 x 249.5 cm, Musée d'Orsay, 

 

À Ernest Caillebar.

Le village à midi. La mouche d’or bourdonne
entre les cornes des bœufs.
Nous irons, si tu le veux,
Si tu le veux, dans la campagne monotone.

Entends le coq… Entends la cloche… Entends le paon…
Entends là-bas, là-bas, l’âne…
L’hirondelle noire plane,
Les peupliers au loin s’en vont comme un ruban.

Le puits rongé de mousse ! Écoute sa poulie
qui grince, qui grince encor,
car la fille aux cheveux d’or
tient le vieux seau tout noir d’où l’argent tombe en pluie.

La fillette s’en va d’un pas qui fait pencher
sur sa tête d’or la cruche,
sa tête comme une ruche,
qui se mêle au soleil sous les fleurs du pêcher.

Et dans le bourg voici que les toits noircis lancent
au ciel bleu des flocons bleus ;
et les arbres paresseux
à l’horizon qui vibre à peine se balancent.

 

Recueil : "De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du soir", Poésie/Gallimard

17/02/2013

La jeune fille, de Francis Jammes

 

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La jeune fille est blanche,
elle a des veines vertes
aux poignets, dans ses manches
            ouvertes.
 

On ne sait pas pourquoi
elle rit. Par moment
elle crie et cela
            est perçant.
 

Est-ce qu’elle se doute
qu’elle vous prend le cœur
en cueillant sur la route
            des fleurs ?
 

On dirait quelquefois
qu’elle comprend des choses.
Pas toujours. Elle cause
            tout bas.
 

« Oh ! ma chère ! oh ! là là...
... Figure-toi... mardi
je l’ai vu... j’ai rri. » — Elle dit
            comme ça.
 

Quand un jeune homme souffre,
d’abord elle se tait :
et ne rit plus, tout
            étonnée.
 

Dans les petits chemins
elle remplit ses mains
de piquants de bruyères,
            de fougères.
 

Elle est grande, elle est blanche,
elle a des bras très doux.
Elle est très droite et penche
            le cou.

 

De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir (1898). Poésies Gallimard

Tableau d'Ilya Zomb. http://www.zombart.com/

20/01/2013

La poussière des tamis..., de Francis Jammes

 

village-de-presles-vers1850-jean-baptiste-corot.jpg

Jean-Baptiste Corot . Le Village de Presles, près de Beaumont-sur-Oise (vers 1850) Huile sur toile . Beden (Suisse), Museum Langmatt 


La poussière des tamis chante au soleil et vole. 
Mets ton épaule et tes cheveux sur mon épaule 
et mes cheveux. L'air est comme l'eau, et les boeufs 
passent dans le matin froid des chemins boueux. 
Les cloches des coteaux verts sonnent le dimanche. 
Tu viens de te lever. Tu es toute blanche. 
Le silence est grand et très doux comme la ligne 
qui monte et descend, dans le ciel, sur les collines. 
On sent qu'on est sain et dans mon esprit bleu, 
je prie, parce que dans le ciel il y a Dieu. 
 
 
Extrait de Vers. (1894), Francis Jammes.(1868-1938)

 

22/09/2012

Je m'embête, de Francis Jammes

 

Je m'embête; cueillez-moi des jeunes filles
et des iris bleus à l'ombre des charmilles
où les papillons bleus dansent à midi,
parce que je m'embête
et que je veux voir de petites bêtes
rouges sur les choux, les ails (on dit aulx), les lys.
Je m'embête.

Ces vers que je fais m'embêtent aussi,
et mon chien se met à loucher, assis,
en écoutant la pendule
qui l'embête comme je m'embête.
Vraiment ces trois cils de ce chien de chasse,
de ce chien de poète,
sont cocasses.

Je voudrais savoir peindre. Je peindrais
une prairie bleue, avec des mousserons,
où des jeunes filles nues danseraient en rond
autour d'un vieux botaniste désespéré,
porteur d'un panama et d'une boîte verte
et d'un énorme filet à papillons
vert.

Car j'apprécie les jeunes filles
et les gravures excessivement coloriées
où l'on voit un vieux botaniste éreinté
qui longe un torrent et se dirige
vers l'auberge.



De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir (1898)

Tableau d'Henri Matisse,Danse 1, 1909, MoMA

07/04/2012

Viens, je te mettrai..., de Francis Jammes


Viens, je te mettrai des boucles d’oreilles
de cerises
et je te montrerai les longues treilles
où volent des merles bleus et des grives.
Viens, c’est la saison des grandes chaleurs
et des fleurs.
Sur les fossés poudreux les carottes blanches
poussent : il y a encor deux ou trois pervenches.
Dans le fond des bois frais les oiseaux crient.
Le ciel cuit.
Dans les mares il y a des joncs longs,
et les grenouilles grises font des bonds.
Dans les endroits chauds et frais, vois les sources
qui sont douces.
Dans le terrain rouge, ou bien sur la mousse,
elles coulent près des abeilles rousses.



Recueil : "De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du soir"

Estampe d'Hokusai

31/03/2012

La maison serait pleine de roses…, de Francis Jammes

 

 

<p><strong>Panneau rouge</strong>, 1905<br />
huile et détrempe sur toile, 159,5 x 113,5 cm<br />
collection particulière © François Doury</p>

La maison serait pleine de roses et de guêpes.
On y entendrait, l’après-midi, sonner les vêpres ;
et les raisins couleurs de pierre transparente
sembleraient dormir au soleil sous l’ombre lente.
Comme je t’y aimerais ! Je te donne tout mon cœur
qui a vingt-quatre ans, et mon esprit moqueur,
mon orgueil et ma poésie de roses blanches ;
et pourtant je ne te connais pas, tu n’existes pas.
Je sais seulement que, si tu étais vivante,
et si tu étais comme moi au fond de la prairie,
nous nous baiserions en riant sous les abeilles blondes,
près du ruisseau frais, sous les feuilles profondes.
On n’entendrait que la chaleur du soleil.
Tu aurais l’ombre des noisetiers sur ton oreille,
puis nous mêlerions nos bouches, cessant de rire,
pour dire notre amour que l’on ne peut pas dire ;
et je trouverais, sur le rouge de tes lèvres,
le goût des raisins blonds, des roses rouges et des guêpes.


Recueil : "De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du soir"

Tableau d'Odilon Redon, Panneau rouge, 1905, huile et détrempe sur toile, 159,5 x 113,5 cm, collection particulière © François Doury