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21/02/2016

Maya, de Guy Goffette

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Silvia Bar-Am, Composition VII, mixed media on panel, 100 x 100 cm,  1982-83

 

pour Annelise

 

Tu n’as pas vu monter le rouge

au front des roses ni le soleil emballer

le galop des collines, ni la nuit

te battre à la course en plein midi

 

Tu n’as senti bleuir le couchant

qu’au froid de la table sur ton ventre

entre seringues et bistouris. Brisée

comme la digue qui retient

 

nos larmes au pied du pommier,

tu n’as rien su, Maya, du poids

de la terre et de l’effroi des vivants,

toi qui croyais qu’avec tes crocs

 

tu mettais toutes les collines en fuite.

 

 

Psaumes pour le temps qui me dure d'être sans toi, Un manteau de fortune suivi de l'Adieu aux lisières et de Tombeau du Capricorne, P172   Poésie/Gallimard

03/01/2016

14 janvier 1887, de Rémy de Gourmont

 

 

Catrin Welz-Stein.jpg

Catrin Welz-Stein

 

À Mme B. C.

Couleur de sang, couleur de cardinal,
Couleur de feu, couleur de seigneurie,
Couleur de lèvre et couleur de fanal,
Couleur de rêve et couleur de féerie,
Couleur d'amour : votre Sorcellerie
N'avait besoin de tant pour me charmer ;
Mais, sans regret, sans peur, sans fourberie,
En robe rouge, il faut bien vous aimer.

La soie éclate ainsi qu'un air royal.
Dans sa gloire et dans sa forfanterie,
Et brûle comme un baiser nuptial,
Et brille comme une joaillerie,
Lorsqu'un rayon bleu, gente tricherie,
En l'ombre tiède est venu s'allumer :
Vaincu, l'on dit tout bas : Je vous en prie...
En robe rouge, il faut bien vous aimer.

De l'encensoir, l'encens sacerdotal
Monte et fume, odorante rêverie :
Approchons du tabernacle augustal
Où trône, sous la noble draperie
Et dans la pourpre et dans l'orfèvrerie
Le Saint des Saints. Comment ? C'est blasphémer ?
Mais non, ce n'est rien qu'une allégorie :
En robe rouge, il faut bien vous aimer.

ENVOI

Princesse, un poète, en sa flânerie,
Cisela ce coffret, pour enfermer,
Sous un triple vantail, le cœur qui crie :
En robe rouge, il faut bien vous aimer.

 

Lettres à Sixtine,  FB Editions

(Merci à Françoise Molliere pour cette découverte)

30/12/2015

Lettre à Anton Peschka, d'Egon Shiele (Extrait 2)

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Emil Schumacher

 

Je dors.

Toutes les mousses viennent à moi et entrelacent, en se fronçant, leur vie dans la mienne. Toutes les fleurs cherchent à me voir, et font vibrer mes sens frémissants. Des floraisons d’un vert oxydé, des fleurs vénéneuses irritables m’emportent dans les hauteurs. Voici que je descends, planant, intact… l’étrange monde. Puis je rêve de chasses sauvages, déchaînées, de rouges champignons pointus, de grands cubes noirs, qui peu à peu s’évanouissent puis, comme par miracle, se remettent à croître, deviennent d’énormes colosses ; je rêve de l’incendie flambant comme un enfer, de la bataille d’étoiles lointaines, jamais regardées, d’yeux gris éternels, de titans précipités, de mille mains qui se tordent comme des visages, de nuages de feu fumants, de millions d’yeux qui me regardent avec bonté, et deviennent blancs, toujours plus blancs, jusqu’à ce que j’entende.

 

Egon Schiele, catalogue et documentation par Gianfranco Malafarina, Flammarion, octobre 1983

12/12/2015

Le rouge-gorge, de Philippe Jaccottet

 

 

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 Rouge-gorge de mon jardin, photo Dominique Hordé

 

 

Travaillant au jardin, je vois soudain, à deux pas, un rouge-gorge ; on dirait qu'il veut vous parler, au moins vous tenir compagnie : minuscule piéton, victime toute désignée des chats. Comment montrer la couleur de sa gorge ? Couleur moins proche du rose, ou du pourpre, ou du rouge sang, que du rouge brique ; si ce mot n'évoquait une idée de mur, de pierre, même, un bruit de pierre cassante, qu'il faut oublier au profit de ce qu'il évoquerait aussi de feu apprivoisé, de reflet du feu ; couleur que l'on dirait comme amicale, sans plus rien de ce que le rouge peut avoir de brûlant, de cruel, de guerrier ou de triomphant. L'oiseau porte dans son plumage, qui est couleur de la terre sur laquelle il aime tant à marcher, cette sorte de foulard couleur de feu apprivoisé, couleur de ciel au couchant. Ce n'est presque rien, comme cet oiseau n'est presque rien, et cet instant, et ces tâches, et ces paroles. A peine une braise qui sautillerait, ou un petit porte-drapeau, messager sans vrai message : l'étrangeté insondable des couleurs. Cela ne pèserait presque rien, même dans une main d'enfant.

  

Et néanmoins, Gallimard, 2001, p. 57.

29/10/2015

Lettre en Novembre, de Sylvia Plath

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La balle orange, Silvia Bar-am

 

Mon amour, le monde

Tourne, le monde se colore. Le réverbère

Déchire sa lumière à travers les cosses

Du cytise ébouriffé à neuf heures du matin.

C’est l’Arctique,

 

Ce petit cercle noir,

Ses herbes fauves et soyeuses — des cheveux de

bébé.

L’air devient vert, un vert

Très doux et délicieux.

Sa tendresse me réconforte comme un bon édre-

don.

 

Je suis ivre, bien au chaud.

Je suis peut-être énorme,

Si bêtement heureuse

Dans mes bottes en caoutchouc,

A patauger dans ce rouge si beau, à l’écraser.

 

Je suis ici chez moi

Deux fois par jour

J’arpente ma terre, je flaire

Le houx barbare,

Son fer viride et pur,

 

Et le mur des vieux cadavres

Je les aime.

Je les aime comme l’histoire.

Puis les pommes d’or,

Imagine —

 

Imagine mes soixante-dix arbres

Dans une épaisse et funèbre soupe grise

Occupés à retenir leurs balles d’or éclatant,

Leur million

De feuilles métalliques haletantes.

 

Ô amour, ô célibat.

Je suis seule avec moi,

Trempée jusqu’à la taille.

L’or irremplaçable

Saigne et s’assombrit, gorge des Thermopyles.

 

Ariel, p 62 et 63, présentation et traduction de Valérie Rouzeau, Collection Poésie, Editions Gallimard

03/10/2015

Les roses de Saadi, de Marceline DESBORDES-VALMORE (1786-1859)

 

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                                                          Laurence Amélie                                                               

J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.

Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées. 
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir ;

La vague en a paru rouge et comme enflammée. 
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

 

 

Poésies, Anthologies et dossiers, Virginie Belzgaou et Valérie Lagier, éd Folioplus Classiques

04/06/2015

Les bords du fleuve, d'Henri Thomas

 

 

Charles Blackman girl-on-the-beach.jpg

Tableau de Charles Blackman

 

Il y a au bord du fleuve

Une fille à robe rouge

Attendant la nuit pour vivre,

 

Tellement sauvage et belle

Qu'un soleil éblouissant

Marche au milieu de ses rêves,

 

Il n'a de ciel que ses yeux

Derrière une ombre d'orage

Couvrant l'azur interdit.

Une fille au bord du fleuve

En chemin vers une image

Que le jour ne peut montrer.

 

Les lampes, l'une après l'autre,

Les lampes prennent sa robe

Et la déchirent sur l'eau,

 

Mais jamais jusqu'à la chair,

Mais jamais jusqu'au soleil

Barré de chaudes ténèbres.

 

Partout montent, se confondent,

Des arches de nuit profonde,

Elle est nue, elle est cachée.

 

Henri Thomas, Poésie-Gallimard

 

18/04/2015

Fraudeur (extrait) , d'Eugène Savitzkaya

 

Merédith Pardue KapaluaShore.jpg

Meredith Pardue

 

 

 

Mais qu’est-ce qu’un verger sans l’herbe, sans la couleur de l’herbe, sans la douceur de l’herbe, l’herbe à sifflets stridents ou adoucis pour imiter le cri de la poule faisane ? Qu’est-ce qu’un verger sans la fétuque, sans le pissenlit, sans la patience ? l’herbe qui amortit les chutes, l’herbe qui nourrit les lapins et les oies. À chaque brin d’herbe, un vœu : que la mère guérisse, que les prunes soient nombreuses, que le pêcher revive, que les cerises brillent de jus frais, que les jambes de Marie-Claire s’ouvrent et se ferment sur son beau sexe rougi, fesses sur la pierre du seuil de sa maison, qu’apparaisse le chevreuil égaré en plaine, que l’ennemi se détourne, que la truite se laisse prendre dans le barrage de fortune sur le ruisseau limpide du parc du château, que le baron ne survienne pas son fusil à l’épaule quand on est bien au frais sous la cascade dans le trou d’eau, que la neige soit abondante, que le père soit moins brutal, que le brouillard de novembre soit épais sur les champs et que le bois des tombes demeure invisible, que les oies s’envolent enfin et disparaissent dans le ciel, que la rhubarbe soit tendre, que les oreilles des lapins soient douces, que l’été soit chaud, que viennent bien les pivoines blanches et les pivoines rouges, que les branches des cassis soient chargées de baies, que l’école s’arrête, que le trésor soit trouvé près de l’antique glacière du parc du château.

 

Eugène Savitzkaya, Fraudeur, éditions de Minuit, 2015, p. 48-49.

Texte à retrouver également sur le blog de Tristan Hordé litteraturedepartout

 

11/04/2015

Sur la nacelle, d' Alain-Fournier

 

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Femme à l'ombrelle, Claude Monet

 

 

Sur la nacelle
Une ombrelle
De satin.

La tache est rouge
L’eau ne bouge
Ce matin.

Sous l’ombre chaude
Un reflet rôde
D’émeraude.

Et de prés frais
Et de forêts
On sent à peine
L’haleine.

Pour un midi brûlant d’été,
Un ruisseau clair, une tourelle,
Ne va pas rêver, Isabelle,
De soleil et de liberté.

31/10/2014

Musique au Mirabell, de Georg Trakl

Nicolas de Staël. Lumières du Nord Lumières du Sud.jpg

Nicolas de Staël. huile sur toile 100 x 73 cm collection privée – © J. Hyde © Adagp, Paris, 2014. Exposition Lumières du Nord Lumières du Sud au MuMa (Le Havre)

Une fontaine chante. Les nuages sont
Dans le bleu lumineux, les blancs délicats.
Gravement des hommes silencieux vont
Le soi à travers le jardin vieux.

Le marbre des ancêtres est devenu gris.
Une troupe d’oiseaux trace vers les lointains.
Un faune aux yeux morts regarde
Des ombres qui glissent à l’obscur.

Le feuillage tombe rouge du vieil arbre
Et tourbillonne par la fenêtre ouverte.
Un éclair de feu s’allume dans la pièce
Et peint de tristes spectres d’angoisse.

Un étranger blanc entre dans la maison.
Un chien se jette dans des couloirs délabrés.
La servante éteint une lampe.
L’oreille entend de nuit des accords de sonate.

Georg Trakl, Œuvres complètes, traduction de 
l’allemand de Marc Petit et Jean-Claude Schneider,
Gallimard, 1972, p. 21.

25/10/2014

La lettre, de Marina Tsvetaeva

Hans Baldung Grien, 1539.jpg

The Three Ages of Man and Death" de Hans Baldung Grien (peinture à l'huile, 1539, Prado Museum, Madrid)

 

 

 

On ne guette pas les lettres

Ainsi - mais la lettre.

Un lambeau de chiffon

Autour d'un ruban

De colle. Dedans - un mot.

Et le bonheur. - C'est tout.

 

On ne guette pas le bonheur

Ainsi - mais la fin :

Un salut militaire

Et le plomb dans le sein -

Trois balles. Les yeux sont rouges.

Que cela. - C'est tout.

 

Pour le bonheur - je suis vieille !

Le vent a chassé les couleurs !

Plus que le carré de la cour

Et le noir des fusils...

 

Pour le sommeil de mort

Personne n'est trop vieux.

 

Que le carré de l'enveloppe

 

 

 

Traduction Pierre Leon et Eve Mallleret. Recueil « Le ciel brûle (suivi de tentative de jalousie) » éditions poésie/Gallimard

De nuit, de Georg Trakl

 

 

Antoine Wiertz Deux jeunes filles ou l belle rosine 1847.jpg

 Antoine Wiertz, 1847, la Belle Rosine

 

Le bleu de mes yeux s’est éteint dans cette nuit,
L’or rouge de mon cœur. O ! Le silence de la lampe allumée.
Ton manteau bleu enveloppa celui qui tombait.
Tes lèvres rouges scellèrent l’enténèbrement de l’ami.

Georg Trakl, Poèmes, traduits et présentés par Guillevic, éditions Obsidiane, 1986, réédité (Vingt poèmes de Georg Trakl) en 2006,  p. 35.

27/09/2014

Autour de ma maison, d'Emile Verhaeren,

 

Fleurs-et-insectes jacques deguin.jpg

Jacques de Gheyn, Fleurs et insectes, 1600 © Fondation Custodia, Collection Frits Lugt, Paris 

Avec mon coeur, j’admire tout
Ce qui vibre, travaille et bout
Dans la tendresse humaine et sur la terre auguste.

L’hiver s’en va et voici mars et puis avril
Et puis le prime été, joyeux et puéril.
Sur la glycine en fleurs que la rosée humecte,
Rouges, verts, bleus, jaunes, bistres, vermeils,
Les mille insectes
Bougent et butinent dans le soleil.
Oh la merveille de leurs ailes qui brillent
Et leur corps fin comme une aiguille
Et leurs pattes et leurs antennes
Et leur toilette quotidienne
Sur un brin d’herbe ou de roseau !
Sont-ils précis, sont-ils agiles !
Leur corselet d’émail fragile
Est plus changeant que les courants de l’eau ;
Grâce à mes yeux qui les reflètent
Je les sens vivre et pénétrer en moi
Un peu ;
Oh leurs émeutes et leurs jeux
Et leurs amours et leurs émois
Et leur bataille, autour des grappes violettes !
Mon coeur les suit dans leur essor vers la clarté,
Brins de splendeur, miettes de beauté,
Parcelles d’or et poussière de vie !
J’écarte d’eux l’embûche inassouvie :
La glu, la boue et la poursuite des oiseaux
Pendant des jours entiers, je défends leurs travaux ;
Mon art s’éprend de leurs oeuvres parfaites ;
Je contemple les riens dont leur maison est faite
Leur geste utile et net, leur vol chercheur et sûr,
Leur voyage dans la lumière ample et sans voile
Et quand ils sont perdus quelque part, dans l’azur,
Je crois qu’ils sont partis se mêler aux étoiles.

Mais voici l’ombre et le soleil sur le jardin
Et des guêpes vibrant là-bas, dans la lumière ;
Voici les longs et clairs et sinueux chemins
Bordés de lourds pavots et de roses trémières ;
Aujourd’hui même, à l’heure où l’été blond s’épand
Sur les gazons lustrés et les collines fauves,
Chaque pétale est comme une paupière mauve
Que la clarté pénètre et réchauffe en tremblant.
Les moins fiers des pistils, les plus humbles des feuilles
Sont d’un dessin si pur, si ferme et si nerveux
Qu’en eux
Tout se précipite et tout accueille
L’hommage clair et amoureux des yeux.

L’heure des juillets roux s’est à son tour enfuie,
Et maintenant
Voici le soleil calme avec la douce pluie
Qui, mollement,
Sans lacérer les fleurs admirables, les touchent ;
Comme eux, sans les cueillir, approchons-en nos bouches
Et que notre coeur croie, en baisant leur beauté
Faite de tant de joie et de tant de mystère,
Baiser, avec ferveur, délice et volupté,
Les lèvres mêmes de la terre.

Les insectes, les fleurs, les feuilles, les rameaux
Tressent leur vie enveloppante et minuscule
Dans mon village, autour des prés et des closeaux.
Ma petite maison est prise en leurs réseaux.
Souvent, l’après-midi, avant le crépuscule,
De fenêtre en fenêtre, au long du pignon droit,
Ils s’agitent et bruissent jusqu’à mon toit ;
Souvent aussi, quand l’astre aux Occidents recule,
J’entends si fort leur fièvre et leur émoi
Que je me sens vivre, avec mon coeur,
Comme au centre de leur ardeur.

Alors les tendres fleurs et les insectes frêles
M’enveloppent comme un million d’ailes
Faites de vent, de pluie et de clarté.
Ma maison semble un nid doucement convoité
Par tout ce qui remue et vit dans la lumière.
J’admire immensément la nature plénière
Depuis l’arbuste nain jusqu’au géant soleil
Un pétale, un pistil, un grain de blé vermeil
Est pris, avec respect, entre mes doigts qui l’aiment ;
Je ne distingue plus le monde de moi-même,
Je suis l’ample feuillage et les rameaux flottants,
Je suis le sol dont je foule les cailloux pâles
Et l’herbe des fossés où soudain je m’affale
Ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant.

 La multiple splendeur, Nabu Press

17/05/2014

Avril, de Gérard de Nerval

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Laurence Amélie 

Déjà les beaux jours, - la poussière,
Un ciel d’azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ; -
Et rien de vert : - à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs !

Ce beau temps me pèse et m’ennuie.
- Ce n’est qu’après des jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau,
Le printemps verdissant et rose,
Comme une nymphe fraîche éclose
Qui, souriante, sort de l’eau.

 

Odelettes

Sylvie, suivi de "Les Chimères" et "Odelettes" , collection librio

09/05/2014

Toit dans l’ombre (ou lampe) et le temps, de James Sacré

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Tableau de Caroline Bailey 

 

Le jardin (ou verger) nourrit l’air du printemps. 
J’y travaille un poème où disparaît le temps 
(Je le veux), je regarde un village patient. 
Mais les pivoines sang, les pommes que j’attends ? 
Cœur, l’espace est léger : jardin qui se détend ;  
Il faut pour un automne oublier le printemps. 
Mais pourtant je l’espère ! ah, pourtant je l’entends 
Dans le cœur de l’hiver comme un oiseau content ; 
J’y bondis ! mais trop tard ! je le vois dans le temps. 
Pommes ridées, les fleurs se défont dans le vent. 
Rien, ni printemps, ni poème !  
Et pourtant, ah, comme on l’entend !  
 
*  
 
Ce n’est qu’un jeu (peut-être), un poème, un peu 
De rime et des mots, un alexandrin, un peu 
De couleur, un été rêvé, un rouge, un feu 
À peine qui brille, un feu 
Où ? Le cœur est rouge, il voit des oiseaux peureux. 
Ah ! beaux oiseaux (perdrix, cailles tendres)) ! je veux 
Courir dans les guérets (mottes, chiendents terreux) ! 
Beaux oiseaux, c’est vrai, tel poème est un jeu : 
J’y reste pauvre (encre, papier), un peu honteux. 
Mais peut-être, ah ! peut-être encore un rouge, un feu 
Pourra paraître ! j’apprends quel oiseau douloureux, 
Poème à brûler (cœur peut-être) dans le jeu. 
 

 
Maladroit (mais plaisir, mais le cœur sur les toits) 
Je marche, le poème en perd des tuiles, moi 
Je respire où le ciel est un jardin : je vois 
Des arbres, la lumière où les anges guerroient, 
Et l’aubépine en fleur, fêtes printemps pavois : 
J’y grimpe, enfant, mais tombe en la vie maladroit. 
Le temps paraît, mauvais ; il apporte l’effroi 
Et des carnassiers gris, frileux, et les yeux froids. 
Où les vergers chanteurs ! où les anges, les toits ! 
Le cœur s’effare, où les rouges, la fête ! où moi ?  
Patience, il faut patience et mémoire, et je vois 
peu de tuiles (mais rouge et promesse d’un toit).  
 

 
Le jardin brille, ouvert, l’espace est dans sa fleur 
Et porte avec sa fleur le temps le plus léger 
À travers la lumière ; quelque chose a souri… 
Mais rien, que le vent, rien, le bleu du paysage :  
C’est pour la pauvreté (mais tignasse) d’un lierre. 
Que les arbres soient beaux et grands pour le retour ! 
Ah ! cœur naïf, dans tes rosiers, dans ta garance ! 
Et ton paradis rouge où  dorment les miroirs, 
Je bondis ! mais trop tard : je le vois dans le temps. 
Mais peut-être, ah ! peut-être encore un rouge, un feu, 
Peu de tuile (mais rouge et promesse d’un toit) 
Va briller (poème ou lampe) ; l’ombre est complice.  
 
J

 

« Toit dans l’ombre (ou lampe) et le temps », in Affaires d’écriture (Ancrits divers), Tarabuste, 2012, pp. 33 et 34.  
 

03/05/2014

Ballade de la vie en rouge, de Verlaine

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Gérard Fromanger (1939 - ) , Le Rouge, 1968, Sérigraphie sur bristol 320 g, 60 x 89 cm

Don de l'artiste, 2006, Centre Pompidou

 

L’un toujours vit la vie en rose, 
Jeunesse qui n’en finit plus, 
Seconde enfance moins morose, 
Ni vœux, ni regrets superflus. 
Ignorant tout flux et reflux, 
Ce sage pour qui rien ne bouge 
Règne instinctif : tel un phallus. 
Mais moi je vois la vie en rouge. 
  
L’autre ratiocine et glose 
Sur des modes irrésolus, 
Soupesant, pesant chaque chose 
De mains gourdes aux lourds calus. 
Lui faudrait du temps tant et plus 
Pour se risquer hors de son bouge. 
Le monde est gris à ce reclus. 
Mais moi je vois la vie en rouge. 
  
Lui, cet autre, alentour il ose 
Jeter des regards bien voulus, 
Mais, sur quoi que son œil se pose, 
Il s’exaspère où tu te plus, 
Œil des philanthropes joufflus ; 
Tout lui semble noir, vierge ou gouge, 
Les hommes, vins bus, livres lus. 
Mais moi je vois la vie en rouge. 
  
              Envoi 
  
Prince et princesse, allez, élus, 
En triomphe par la route où je 
Trime d’ornières en talus. 
Mais moi, je vois la vie en rouge. 

 

Sagesse Amour Bonheur, Poésie/Gallimard

21/04/2014

vestige d'une vieille haie de jardin, de Reiner Kunze

 

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Rothko

 

 

Aubépine et rouge-épine 
branches entremêlées 

Rameaux d’écume 
rouge dans le blanc 
blanc dans le rouge 
 
Bois fleurissant  
à la vie à la mort 

 

Reiner Kunze, Nuit des tilleuls, (Lindennacht, édition bilingue),traduction de Mireille Gansel & Gwenn Darras, Calligrammes/Bernard Guillemot, 2009, pp. 107 et 75,  à la vie à la mort 


 

 

08/03/2014

Sido (Extrait), de Colette

 

Claire Basler. Fleurs rouges.jpg

Claire Basler à découvrir sur son site

 

O géraniums, ô digitales… Celles-ci fusant des bois-taillis, ceux-là en rampe allumée au long de la terrasse, c'est de votre reflet que ma joue d'enfant reçue un don vermeil. Car « Sido » aimait au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix-de-Malte, des hortensias et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le coqueret-alkékenge, encore qu'elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe rose, de lui rappeler un mou de veau frais... A contre-cœur, elle faisait parte avec l'Est : « Je m'arrange avec ..lui, » disait-elle . Mais elle demeurait pleine de suspicion et surveillait, entre tous les cardinaux et collatéraux, ce point glacé, traître, aux jeux meurtriers. Elle lui confiait des bulbes de muguet, quelques bégonias, et des crocus mauves, veilleuses des froids crépuscules.

Hors une corne de terre, hors un bosquet de lauriers-cerises dominés par un junko-biloba - je donnais ses feuilles, en forme de raie, à mes camarades d'école, qui les séchaient entre les pages de l'atlas - tout le chaud jardin se nourrissait d'une lumière jaune, à tremblements rouges et violets mais je ne pourrais dire si ce rouge, ce violet dépendaient, dépendent encore d'un sentimental bonheur ou d'un éblouissement optique. Étés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés presque sans nuits... 

 

Sido, suivi des vrilles de la vigne, Livre de poche

25/02/2014

Les cerisiers, d'Alphonse Daudet

Cueillette de cerises. Pierre Bonnard, Collection privée, huile, 128 x 152 cm

I

Vous souvient-il un peu de ce que vous disiez,
Mignonne, au temps des cerisiers ?

Ce qui tombait du bout de votre lèvre rose,
Ce que vous chantiez, ô mon doux bengali,
Vous l’avez oublié, c’était si peu de chose,
Et pourtant, c’était bien joli…
Mais moi je me souviens (et n’en soyez pas surprise),
Je me souviens pour vous de ce que vous disiez.
Vous disiez (à quoi bon rougir ?)…donc vous disiez…
Que vous aimiez fort la cerise,
La cerise et les cerisiers.

II

Vous souvient-il un peu de ce que vous faisiez,
Mignonne, au temps des cerisiers ?

Plus grands sont les amours, plus courte est la mémoire
Vous l’avez oublié, nous en sommes tous là ;
Le cœur le plus aimant n’est qu’une vaste armoire.
On fait deux tours, et puis voilà.
Mais moi je me souviens (et n’en soyez surprise),
Je me souviens pour vous de ce que vous faisiez…
Vous faisiez (à quoi bon rougir ?)…donc vous faisiez…
Des boucles d’oreille en cerise,
En cerise de cerisiers.

III

Vous souvient-il d’un soir où vous vous reposiez,
Mignonne, sous les cerisiers ?

Seule dans ton repos ! Seule, ô femme, ô nature !
De l’ombre, du silence, et toi…quel souvenir !
Vous l’avez oublié, maudite créature,
Moi je ne puis y parvenir.
Voyez, je me souviens (et n’en soyez surprise),
Je me souviens du soir où vous vous reposiez…
Vous reposiez (pourquoi rougir ?)…vous reposiez…
Je vous pris pour une cerise ;
C’était la faute aux cerisiers.

 

 

Les Amoureuses; Poèmes Et Fantaisies, 1857-1861 

16/02/2014

La descente (extrait de Connaissance de l'est), de Paul Claudel

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 William Turner, huile sur toile, 91 x 122 cm National Gallery, Londres

 

Ah ! que ces gens continuent à dormir ! que le bateau n’arrive pas présentement à l’escale ! que ce malheur soit conjuré d’entendre ou de l’avoir proférée, une parole !

Sortant du sommeil de la nuit, je me suis réveillé dans les flammes.

Tant de beauté me force à rire ! Quel luxe ! quel éclat ! quelle vigueur de la couleur inextinguible ! C’est l’Aurore. O Dieu, que ce bleu a donc pour moi de la nouveauté ! que ce vert est tendre ! qu’il est frais ! et, regardant vers le ciel ultérieur, quelle paix, de le voir si noir encore que les étoiles y clignent. Mais que tu sais bien, ami, de quel côté te tourner, et ce qui t’est réservé, si, levant les yeux, tu ne rougis point d’envisager les clartés célestes. Oh ! que ce soit précisément cette couleur qu’il me soit donné de considérer ! Ce n’est point du rouge, et ce n’est point la couleur du soleil ; c’est la fusion du sang dans l’or ! c’est la vie consommée dans la victoire, c’est, dans l’éternité, la ressource de la jeunesse ! La pensée que c’est le jour qui se lève ne diminue point mon exultation. Mais ce qui me trouble comme un amant, ce qui me fait frémir dans ma chair, c’est l’intention de gloire de ceci, c’est mon admission, c’est l’avancement à ma rencontre de cette joie !

Bois, ô mon cœur, à ces délices inépuisables !

Que crains-tu ? ne vois-tu pas de quel côté le courant, accélérant la poussée de notre bateau, nous entraîne ? Pourquoi douter que nous n’arrivions, et qu’un immense jour ne réponde à l’éclat d’une telle promesse ? Je prévois que le soleil se lèvera et qu’il faut me préparer à en soutenir la force. O lumière ! noie toutes les choses transitoires au sein de ton abîme. Vienne midi, et il me sera donné de considérer ton règne, Été, et de consommer, consolidé dans ma joie, le jour, — assis parmi la paix de toute la terre, dans la solitude céréale.

 

 

Connaissance de l'est, Poésie/Gallimard