31/10/2014

Musique au Mirabell, de Georg Trakl

Nicolas de Staël. Lumières du Nord Lumières du Sud.jpg

Nicolas de Staël. huile sur toile 100 x 73 cm collection privée – © J. Hyde © Adagp, Paris, 2014. Exposition Lumières du Nord Lumières du Sud au MuMa (Le Havre)

Une fontaine chante. Les nuages sont
Dans le bleu lumineux, les blancs délicats.
Gravement des hommes silencieux vont
Le soi à travers le jardin vieux.

Le marbre des ancêtres est devenu gris.
Une troupe d’oiseaux trace vers les lointains.
Un faune aux yeux morts regarde
Des ombres qui glissent à l’obscur.

Le feuillage tombe rouge du vieil arbre
Et tourbillonne par la fenêtre ouverte.
Un éclair de feu s’allume dans la pièce
Et peint de tristes spectres d’angoisse.

Un étranger blanc entre dans la maison.
Un chien se jette dans des couloirs délabrés.
La servante éteint une lampe.
L’oreille entend de nuit des accords de sonate.

Georg Trakl, Œuvres complètes, traduction de 
l’allemand de Marc Petit et Jean-Claude Schneider,
Gallimard, 1972, p. 21.

25/10/2014

La lettre, de Marina Tsvetaeva

Hans Baldung Grien, 1539.jpg

The Three Ages of Man and Death" de Hans Baldung Grien (peinture à l'huile, 1539, Prado Museum, Madrid)

 

 

 

On ne guette pas les lettres

Ainsi - mais la lettre.

Un lambeau de chiffon

Autour d'un ruban

De colle. Dedans - un mot.

Et le bonheur. - C'est tout.

 

On ne guette pas le bonheur

Ainsi - mais la fin :

Un salut militaire

Et le plomb dans le sein -

Trois balles. Les yeux sont rouges.

Que cela. - C'est tout.

 

Pour le bonheur - je suis vieille !

Le vent a chassé les couleurs !

Plus que le carré de la cour

Et le noir des fusils...

 

Pour le sommeil de mort

Personne n'est trop vieux.

 

Que le carré de l'enveloppe

 

 

 

Traduction Pierre Leon et Eve Mallleret. Recueil « Le ciel brûle (suivi de tentative de jalousie) » éditions poésie/Gallimard

De nuit, de Georg Trakl

 

 

Antoine Wiertz Deux jeunes filles ou l belle rosine 1847.jpg

 Antoine Wiertz, 1847, la Belle Rosine

 

Le bleu de mes yeux s’est éteint dans cette nuit,
L’or rouge de mon cœur. O ! Le silence de la lampe allumée.
Ton manteau bleu enveloppa celui qui tombait.
Tes lèvres rouges scellèrent l’enténèbrement de l’ami.

Georg Trakl, Poèmes, traduits et présentés par Guillevic, éditions Obsidiane, 1986, réédité (Vingt poèmes de Georg Trakl) en 2006,  p. 35.

21/10/2014

Lien Mortel,d'Alejandra Pizarnik

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Tableau de Marc Léonard 

 

 

     Paroles émises par une pensée en guise de planche de sauvetage. Faire l’amour à l’intérieur de notre étreinte alluma une lumière noire : l’obscurité se mit à briller. C’était la lumière retrouvée, éteinte doublement mais d’une certaine façon plus vive que mille soleils. La couleur du mausolée enfantin, la couleur mortuaire des désirs contenus s’ouvrit dans la chambre sauvage. Le rythme des corps cachait le vol des corbeaux. Le rythme des corps creusait un espace de lumière à l’intérieur de la lumière

 


Alejandra Pizarnik, Œuvre poétique, traduit de l’espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon, édition préparée par Silvia Baron Supervielle, Actes Sud, 2005 (collection Le Cabinet de lecture d’Alberto Manguel), p. 243 

18/10/2014

Madame Parisse, (extrait), de Maupassant

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Henri Matisse, la baie de Nice, 80x71 cm, Collection privée

 

 

Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du ciel, la petite cité éclatante et debout sur le fond bleuâtre des premières montagnes offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide de maisons aux toits roux, dont les façades aussi étaient blanches, et si différentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances.
Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc, comme si la neige eût déteint sur lui ; quelques nuages d'argent flottaient tout près des sommets pales ; et de l'autre côté du golfe, Nice couchée au bord de l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.


C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui qui sait sentir par l’œil éprouve, à contempler les choses et les êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l'homme à l'oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le cœur.

 

Madame Parisse. nouvelle de Maupassant

13/10/2014

Un matin à Neuilly, d'Anna de Noailles

 

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Claude Monet,  Les bors de la Seine, Ile de la Grande Jatte, Huile sur toile, 54 x 65 cm, 1878

 

C'est toujours vous, Printemps, qui me faites du mal…
 – Eau légère où le beau soleil baigne son âme,
La Seine, toute molle et glissante, se pâme
Sous les ponts emmêlés d'azur et de métal.

Tout est sonore, et tout est calme et se repose ;
L'air jouit du matin et d'un si doux état.
Dans le bourg de Neuilly que Pascal visita
Un vert figuier s'avance entre deux maisons roses.

On ne sait pas d'où vient cette triste langueur.
L'azur est de plaisir et de jeunesse humide,
Le silence est luisant et la rue est torride,
Et moi j'ai tout un deuil blanc et bleu dans mon cœur…

Anna de Noailles. Les Éblouissements. 

12/10/2014

Les vrilles de la vigne (extrait), de Colette

Colette, nature, jardin, mauve, noi

Tableau de Claire Basler

 

 

J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher qu'à cette heure s'y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu'à cette heure l'herbe profonde y noie le pied des arbres, d'un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif...

Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs qu'un fruit mûrit on ne sait où – là-bas, ici, tout près – un fruit insaisissable qu'on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l'automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu'une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près...

Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l'heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s'ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir...

Et si tu arrivais, un jour d'été, dans mon pays, au fond d'un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m'oublierais, et tu t'assoirais là, pour n'en plus bouger jusqu'au terme de ta vie.

 

Les vrilles de la vigne, Le livre de Poche

10/10/2014

Aujourd'hui, d'Alain Veinstein

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Sculpture de Mårten Medbo 

 

 

 

 

Encore une approche manquée...

 

Trop de mots, décidément,

trop de mots tonitruants.

 

La terre, jusqu'à nouvel ordre,

n'a rien d'un théâtre

où se déploie le merveilleux.

Seul le froid s'invite dans l'air,

s'infiltre, se resserre,

épaissit le silence.

Il m'accompagne depuis l'enfance

ce silence glacé

dans le calme accablant

du noir.

 

Alain Veinstein, Voix seule,  Seuil, 2011, p. 139

05/10/2014

L'automne du solitaire, de Georg Trakl

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Feuillage d'Automne d'Aurel Cojan.  

 

 

L’automne sombre s’installe plein de fruits et d’abondance,

Éclat jauni des beaux jours d’été.

Un bleu pur sort d’une enveloppe flétrie ;

Le vol des oiseaux résonne de vieilles légendes.

Le vin est pressé, la douce quiétude

Emplie par la réponse ténue à des sombres questions.

 

Et, ici et là, une croix sur la colline désolée ;

Un troupeau se perd dans la forêt rousse.

Le nuage émigre au-dessus du miroir de l’étang ;

Le geste posé du paysan se repose.

Très doucement l’aile bleue du soir touche

Un toit de paille sèche, la terre noire.

 

Bientôt des étoiles nichent dans les sourcils de l’homme las ;

Dans les chambres glacées s’installe un décret silencieux

Et des anges sortent sans bruit des yeux bleus

Des amants, dont la souffrance se fait plus douce.

Le roseau murmure ; assaut d’une peur osseuse

Quand la rosée goutte, noire, des saules dépouillés.

 

Georg Trakl, Œuvres complètes, traduites de l’allemand par Marc Petit et Jean-Claude Schneider, Gallimard, 1972, p. 107.

27/09/2014

Autour de ma maison, d'Emile Verhaeren,

 

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Jacques de Gheyn, Fleurs et insectes, 1600 © Fondation Custodia, Collection Frits Lugt, Paris 

Avec mon coeur, j’admire tout
Ce qui vibre, travaille et bout
Dans la tendresse humaine et sur la terre auguste.

L’hiver s’en va et voici mars et puis avril
Et puis le prime été, joyeux et puéril.
Sur la glycine en fleurs que la rosée humecte,
Rouges, verts, bleus, jaunes, bistres, vermeils,
Les mille insectes
Bougent et butinent dans le soleil.
Oh la merveille de leurs ailes qui brillent
Et leur corps fin comme une aiguille
Et leurs pattes et leurs antennes
Et leur toilette quotidienne
Sur un brin d’herbe ou de roseau !
Sont-ils précis, sont-ils agiles !
Leur corselet d’émail fragile
Est plus changeant que les courants de l’eau ;
Grâce à mes yeux qui les reflètent
Je les sens vivre et pénétrer en moi
Un peu ;
Oh leurs émeutes et leurs jeux
Et leurs amours et leurs émois
Et leur bataille, autour des grappes violettes !
Mon coeur les suit dans leur essor vers la clarté,
Brins de splendeur, miettes de beauté,
Parcelles d’or et poussière de vie !
J’écarte d’eux l’embûche inassouvie :
La glu, la boue et la poursuite des oiseaux
Pendant des jours entiers, je défends leurs travaux ;
Mon art s’éprend de leurs oeuvres parfaites ;
Je contemple les riens dont leur maison est faite
Leur geste utile et net, leur vol chercheur et sûr,
Leur voyage dans la lumière ample et sans voile
Et quand ils sont perdus quelque part, dans l’azur,
Je crois qu’ils sont partis se mêler aux étoiles.

Mais voici l’ombre et le soleil sur le jardin
Et des guêpes vibrant là-bas, dans la lumière ;
Voici les longs et clairs et sinueux chemins
Bordés de lourds pavots et de roses trémières ;
Aujourd’hui même, à l’heure où l’été blond s’épand
Sur les gazons lustrés et les collines fauves,
Chaque pétale est comme une paupière mauve
Que la clarté pénètre et réchauffe en tremblant.
Les moins fiers des pistils, les plus humbles des feuilles
Sont d’un dessin si pur, si ferme et si nerveux
Qu’en eux
Tout se précipite et tout accueille
L’hommage clair et amoureux des yeux.

L’heure des juillets roux s’est à son tour enfuie,
Et maintenant
Voici le soleil calme avec la douce pluie
Qui, mollement,
Sans lacérer les fleurs admirables, les touchent ;
Comme eux, sans les cueillir, approchons-en nos bouches
Et que notre coeur croie, en baisant leur beauté
Faite de tant de joie et de tant de mystère,
Baiser, avec ferveur, délice et volupté,
Les lèvres mêmes de la terre.

Les insectes, les fleurs, les feuilles, les rameaux
Tressent leur vie enveloppante et minuscule
Dans mon village, autour des prés et des closeaux.
Ma petite maison est prise en leurs réseaux.
Souvent, l’après-midi, avant le crépuscule,
De fenêtre en fenêtre, au long du pignon droit,
Ils s’agitent et bruissent jusqu’à mon toit ;
Souvent aussi, quand l’astre aux Occidents recule,
J’entends si fort leur fièvre et leur émoi
Que je me sens vivre, avec mon coeur,
Comme au centre de leur ardeur.

Alors les tendres fleurs et les insectes frêles
M’enveloppent comme un million d’ailes
Faites de vent, de pluie et de clarté.
Ma maison semble un nid doucement convoité
Par tout ce qui remue et vit dans la lumière.
J’admire immensément la nature plénière
Depuis l’arbuste nain jusqu’au géant soleil
Un pétale, un pistil, un grain de blé vermeil
Est pris, avec respect, entre mes doigts qui l’aiment ;
Je ne distingue plus le monde de moi-même,
Je suis l’ample feuillage et les rameaux flottants,
Je suis le sol dont je foule les cailloux pâles
Et l’herbe des fossés où soudain je m’affale
Ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant.

 La multiple splendeur, Nabu Press

20/09/2014

Lettera amorosa (Extraits), de René Char

 

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Lunes et nuit, vous êtes un loup de velours noir, village, sur la veillée de mon amour.

L'automne! Le parc compte ses arbres bien distincts. Celui-ci est roux traditionnellement; cet autre fermant le chemin est une bouillie d'épines. Le rouge-gorge est arrivé, le gentil luthier des campagnes. Les gouttes de son chant s'égrenent sur le carreau de la fenêtre. Dans l'herbe de la pelouse grelottent de magiques assassinats d'insectes. Ecoute, mais n'entends pas.

Parfois j'imagine qu'il serait bon de se noyer à la surface d'un étang où nulle barque s'aventurerait. Ensuite, ressusciter dans le courant d'un vrai torrent où tes couleurs bouillonneraient.

L’exercice de la vie, quelques combats au dénouement sans solution mais aux motifs valides, m'ont appris à regarder la personne humaine sous l'angle du ciel dont le bleu d'orage lui est le plus favorable.

Il y a deux iris jaunes dans l'eau verte de la Sorgue. Si le courant les emportaient, c'est qu'ils seraient décapités.

 

 

Poèmes publiés dans la collection Poésie de Gallimard. je vous laisse le plaisir de découvrir les illustrations de Georges Braque et de Jean Arp.

06/06/2014

Les réparties de Nina, d'Arthur Rimbaud

CY TWOMBLY.jpg

Tableau de Cy Twombly

 

 

 

LUI - Ta poitrine sur ma poitrine,
Hein ? nous irions,
Ayant de l'air plein la narine,
Aux frais rayons

Du bon matin bleu, qui vous baigne
Du vin de jour ?...
Quand tout le bois frissonnant saigne
Muet d'amour

De chaque branche, gouttes vertes,
Des bourgeons clairs,
On sent dans les choses ouvertes
Frémir des chairs :

Tu plongerais dans la luzerne
Ton blanc peignoir,
Rosant à l'air ce bleu qui cerne
Ton grand oeil noir,

Amoureuse de la campagne,
Semant partout,
Comme une mousse de champagne,
Ton rire fou :

Riant à moi, brutal d'ivresse,
Qui te prendrais
Comme cela, - la belle tresse,
Oh ! - qui boirais

Ton goût de framboise et de fraise,
O chair de fleur !
Riant au vent vif qui te baise
Comme un voleur ;

Au rose, églantier qui t'embête
Aimablement :
Riant surtout, ô folle tête,
À ton amant !....

........................................................

- Ta poitrine sur ma poitrine,
Mêlant nos voix,
Lents, nous gagnerions la ravine,
Puis les grands bois !...

Puis, comme une petite morte,
Le coeur pâmé,
Tu me dirais que je te porte,
L'oeil mi-fermé...

Je te porterais, palpitante,
Dans le sentier :
L'oiseau filerait son andante
Au Noisetier...

Je te parlerais dans ta bouche..
J'irais, pressant
Ton corps, comme une enfant qu'on couche,
Ivre du sang

Qui coule, bleu, sous ta peau blanche
Aux tons rosés :
Et te parlant la langue franche - .....
Tiens !... - que tu sais...

Nos grands bois sentiraient la sève,
Et le soleil
Sablerait d'or fin leur grand rêve
Vert et vermeil

........................................................

Le soir ?... Nous reprendrons la route
Blanche qui court
Flânant, comme un troupeau qui broute,
Tout à l'entour

Les bons vergers à l'herbe bleue,
Aux pommiers tors !
Comme on les sent tout une lieue
Leurs parfums forts !

Nous regagnerons le village
Au ciel mi-noir ;
Et ça sentira le laitage
Dans l'air du soir ;

Ca sentira l'étable, pleine
De fumiers chauds,
Pleine d'un lent rythme d'haleine,
Et de grands dos

Blanchissant sous quelque lumière ;
Et, tout là-bas,
Une vache fientera, fière,
À chaque pas...

- Les lunettes de la grand-mère
Et son nez long
Dans son missel ; le pot de bière
Cerclé de plomb,

Moussant entre les larges pipes
Qui, crânement,
Fument : les effroyables lippes
Qui, tout fumant,

Happent le jambon aux fourchettes
Tant, tant et plus :
Le feu qui claire les couchettes
Et les bahuts :

Les fesses luisantes et grasses
Du gros enfant
Qui fourre, à genoux, dans les tasses,
Son museau blanc

Frôlé par un mufle qui gronde
D'un ton gentil,
Et pourlèche la face ronde
Du cher petit.....

Que de choses verrons-nous, chère,
Dans ces taudis,
Quand la flamme illumine, claire,
Les carreaux gris !...

- Puis, petite et toute nichée,
Dans les lilas
Noirs et frais : la vitre cachée,
Qui rit là-bas....

Tu viendras, tu viendras, je t'aime !
Ce sera beau.
Tu viendras, n'est-ce pas, et même...

Elle - Et mon bureau ?

 

 9ème poème du cahier de Douai écrit alors qu'il n'a pas encore 16 ans

30/05/2014

Sens et couleurs, ateliers couleurs et créativité

L'atelier Créativité et couleurs à la Molière,  à Saignon,  chez la paysagiste Corinne Détroyat, dans le Luberon vient de se terminer; quatre jours de plaisir dans un lieu unique, au milieu des vignes, de la lavande et des oliviers.

Une immersion totale dans la couleur, avec pour programme : 

  •  Explorer ses sens, trouver de nouvelles sources d’inspiration, développer sa créativité
  •  Assortir et combiner les teintes entre elles, pour valoriser ses goûts et sa propre sensibilité à la couleur
  • Apprendre à créer toutes les couleurs avec les primaires.

Le programme fût dense et joyeux! 

 

Pour en savoir plus sur ces ateliers, c'est ICI. Plus de photos, là. 

 

 

La Molière, à Saignon

la molière.jpg

la Molière au petit matin.jpgNuancier 1.jpg

Nuancier collectif créé uniquement avec les couleurs primaires

 

 

18/05/2014

La prisonnière (extrait), de Marcel Proust

Miro, Bleu III Centre Pompidou Paris, 1961

 

Le ciel tout entier était fait de ce bleu radieux et un peu pâle comme le promeneur couché dans un champ le voit parfois au-dessus de sa tête, mais tellement uni, tellement profond, qu’on sent que le bleu dont il est fait a été employé sans aucun alliage, et avec une si inépuisable richesse qu’on pourrait approfondir de plus en plus sa substance sans rencontrer un atome d’autre chose que de ce même bleu. Je pensais à ma grand’mère qui aimait dans l’art humain, dans la nature, la grandeur, et qui se plaisait à regarder monter dans ce même bleu le clocher de Saint-Hilaire. Soudain j’éprouvai de nouveau la nostalgie de ma liberté perdue en entendant un bruit que je ne reconnus pas d’abord et que ma grand’mère eût, lui aussi, tant aimé. C’était comme le bourdonnement d’une guêpe « Tiens, me dit Albertine, il y a un aéroplane, il est très haut, très haut. »

 

Collection Quarto, Gallimard

Miro, Bleu III Centre Pompidou Paris, 1961

 

 

17/05/2014

Avril, de Gérard de Nerval

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Laurence Amélie 

Déjà les beaux jours, - la poussière,
Un ciel d’azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ; -
Et rien de vert : - à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs !

Ce beau temps me pèse et m’ennuie.
- Ce n’est qu’après des jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau,
Le printemps verdissant et rose,
Comme une nymphe fraîche éclose
Qui, souriante, sort de l’eau.

 

Odelettes

Sylvie, suivi de "Les Chimères" et "Odelettes" , collection librio

12/05/2014

Verger, d'Anna de Noailles

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Un Moucherolle sur le concombre de brousse, 1910, Ohara Koson

 

Dans le jardin, sucré d’œillets et d’aromates,
Lorsque l’aube a mouillé le serpolet touffu,
Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates,
Chancellent, de rosée et de sève pourvus,

Je viendrai, sous l’azur et la brume flottante,
Ivre du temps vivace et du jour retrouvé ;
Mon cœur se dressera comme le coq qui chante
Insatiablement vers le soleil levé.

L’air chaud sera laiteux sur toute la verdure,
Sur l’effort généreux et prudent des semis,
Sur la salade vive et le buis des bordures,
Sur la cosse qui gonfle et qui s’ouvre à demi ;

La terre labourée où mûrissent les graines
Ondulera, joyeuse et douce, à petits flots,
Heureuse de sentir dans sa chair souterraine
Le destin de la vigne et du froment enclos.

Des brugnons roussiront sur leurs feuilles, collées
Au mur où le soleil s’écrase chaudement ;
La lumière emplira les étroites allées
Sur qui l’ombre des fleurs est comme un vêtement.

Un goût d’éclosion et de choses juteuses
Montera de la courge humide et du melon,
Midi fera flamber l’herbe silencieuse,
Le jour sera tranquille, inépuisable et long.

Et la maison, avec sa toiture d’ardoises,
Laissant sa porte sombre et ses volets ouverts,
Respirera l’odeur des coings et des framboises
Éparse lourdement autour des buissons verts ;

Mon cœur indifférent et doux aura la pente
Du feuillage flexible et plat des haricots
Sur qui l’eau de la nuit se dépose et serpente
Et coule sans troubler son rêve et son repos.

Je serai libre enfin de crainte et d’amertume,
Lasse comme un jardin sur lequel il a plu,
Calme comme l’étang qui luit dans l’aube et fume,
Je ne souffrirai plus, je ne penserai plus,

Je ne saurai plus rien des choses de ce monde,
Des peines de ma vie et de ma nation,
J’écouterai chanter dans mon âme profonde
L’harmonieuse paix des germinations.

Je n’aurai pas d’orgueil, et je serai pareille,
Dans ma candeur nouvelle et ma simplicité,
À mon frère le pampre et ma sœur la groseille
Qui sont la jouissance aimable de l’été ;

Je serai si sensible et si jointe à la terre
Que je pourrai penser avoir connu la mort,
Et me mêler, vivante, au reposant mystère
Qui nourrit et fleurit les plantes par les corps.

Et ce sera très bon et très juste de croire
Que mes yeux ondoyants sont à ce lin pareils,
Et que mon cœur, ardent et lourd, est cette poire
Qui mûrit doucement sa pelure au soleil...

 

Anthologie poétique et romanesque, Le livre de poche

10/05/2014

Printemps, de Victor Hugo

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Emil Nolde, huile sur toile

 

 

 

Voici donc les longs jours, lumière, amour, délire !

Voici le printemps ! mars, avril au doux sourire,

Mai fleuri, juin brûlant, tous les beaux mois amis !
Les peupliers, au bord des fleuves endormis,
Se courbent mollement comme de grandes palmes ;
L’oiseau palpite au fond des bois tièdes et calmes ;
Il semble que tout rit, et que les arbres verts
Sont joyeux d’être ensemble et se disent des vers.
Le jour naît couronné d’une aube fraîche et tendre ;
Le soir est plein d’amour ; la nuit, on croit entendre,
A travers l’ombre immense et sous le ciel béni,
Quelque chose d’heureux chanter dans l’infini.

Victor Hugo, Toute la lyre

 

09/05/2014

Toit dans l’ombre (ou lampe) et le temps, de James Sacré

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Tableau de Caroline Bailey 

 

Le jardin (ou verger) nourrit l’air du printemps. 
J’y travaille un poème où disparaît le temps 
(Je le veux), je regarde un village patient. 
Mais les pivoines sang, les pommes que j’attends ? 
Cœur, l’espace est léger : jardin qui se détend ;  
Il faut pour un automne oublier le printemps. 
Mais pourtant je l’espère ! ah, pourtant je l’entends 
Dans le cœur de l’hiver comme un oiseau content ; 
J’y bondis ! mais trop tard ! je le vois dans le temps. 
Pommes ridées, les fleurs se défont dans le vent. 
Rien, ni printemps, ni poème !  
Et pourtant, ah, comme on l’entend !  
 
*  
 
Ce n’est qu’un jeu (peut-être), un poème, un peu 
De rime et des mots, un alexandrin, un peu 
De couleur, un été rêvé, un rouge, un feu 
À peine qui brille, un feu 
Où ? Le cœur est rouge, il voit des oiseaux peureux. 
Ah ! beaux oiseaux (perdrix, cailles tendres)) ! je veux 
Courir dans les guérets (mottes, chiendents terreux) ! 
Beaux oiseaux, c’est vrai, tel poème est un jeu : 
J’y reste pauvre (encre, papier), un peu honteux. 
Mais peut-être, ah ! peut-être encore un rouge, un feu 
Pourra paraître ! j’apprends quel oiseau douloureux, 
Poème à brûler (cœur peut-être) dans le jeu. 
 

 
Maladroit (mais plaisir, mais le cœur sur les toits) 
Je marche, le poème en perd des tuiles, moi 
Je respire où le ciel est un jardin : je vois 
Des arbres, la lumière où les anges guerroient, 
Et l’aubépine en fleur, fêtes printemps pavois : 
J’y grimpe, enfant, mais tombe en la vie maladroit. 
Le temps paraît, mauvais ; il apporte l’effroi 
Et des carnassiers gris, frileux, et les yeux froids. 
Où les vergers chanteurs ! où les anges, les toits ! 
Le cœur s’effare, où les rouges, la fête ! où moi ?  
Patience, il faut patience et mémoire, et je vois 
peu de tuiles (mais rouge et promesse d’un toit).  
 

 
Le jardin brille, ouvert, l’espace est dans sa fleur 
Et porte avec sa fleur le temps le plus léger 
À travers la lumière ; quelque chose a souri… 
Mais rien, que le vent, rien, le bleu du paysage :  
C’est pour la pauvreté (mais tignasse) d’un lierre. 
Que les arbres soient beaux et grands pour le retour ! 
Ah ! cœur naïf, dans tes rosiers, dans ta garance ! 
Et ton paradis rouge où  dorment les miroirs, 
Je bondis ! mais trop tard : je le vois dans le temps. 
Mais peut-être, ah ! peut-être encore un rouge, un feu, 
Peu de tuile (mais rouge et promesse d’un toit) 
Va briller (poème ou lampe) ; l’ombre est complice.  
 
J

 

« Toit dans l’ombre (ou lampe) et le temps », in Affaires d’écriture (Ancrits divers), Tarabuste, 2012, pp. 33 et 34.  
 

03/05/2014

Ballade de la vie en rouge, de Verlaine

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Gérard Fromanger (1939 - ) , Le Rouge, 1968, Sérigraphie sur bristol 320 g, 60 x 89 cm

Don de l'artiste, 2006, Centre Pompidou

 

L’un toujours vit la vie en rose, 
Jeunesse qui n’en finit plus, 
Seconde enfance moins morose, 
Ni vœux, ni regrets superflus. 
Ignorant tout flux et reflux, 
Ce sage pour qui rien ne bouge 
Règne instinctif : tel un phallus. 
Mais moi je vois la vie en rouge. 
  
L’autre ratiocine et glose 
Sur des modes irrésolus, 
Soupesant, pesant chaque chose 
De mains gourdes aux lourds calus. 
Lui faudrait du temps tant et plus 
Pour se risquer hors de son bouge. 
Le monde est gris à ce reclus. 
Mais moi je vois la vie en rouge. 
  
Lui, cet autre, alentour il ose 
Jeter des regards bien voulus, 
Mais, sur quoi que son œil se pose, 
Il s’exaspère où tu te plus, 
Œil des philanthropes joufflus ; 
Tout lui semble noir, vierge ou gouge, 
Les hommes, vins bus, livres lus. 
Mais moi je vois la vie en rouge. 
  
              Envoi 
  
Prince et princesse, allez, élus, 
En triomphe par la route où je 
Trime d’ornières en talus. 
Mais moi, je vois la vie en rouge. 

 

Sagesse Amour Bonheur, Poésie/Gallimard

26/04/2014

Autre cuivre, de Roger Callois

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Liz Ward , Vert de gris Glacier 2012, Aquarelle sur papier, 66 x32  

 

 

Rares dans le détail, quasi clandestins, le vert, les verts, dont le cuivre est foyer, dominent sans qu’il soit aisé de distinguer nettement leurs places fortes et de délimiter leurs zones d’influence. Discrets, d’être divers. Tous sont complices et pourtant chacun accuse sa différence : ici, le vert lustré, presque noir des mousses après la pluie ; là, le satin vert des monnaies de fouilles, attaquées par les carbonates, les sulfites ; plus fréquents, des bleus louches, qui tirent sur le vert, ceux des turquoises, des aigues-marines et des autres pierres bleues quand elles n’ont pas la bonne nuance ; à la limite, le vert tremblé, hésitant, des très jeunes amandes dont le duvet est encore d’argent. Celui-ci, le plus neutre, apprivoise déjà aux surfaces couleur de soie grège qui, bientôt, vont s’élargissant et que paraît innerver un fin relief de basses cloisons.

 

 Autre cuivre,  Pierres (Poésie/Gallimard)