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17/05/2014

Avril, de Gérard de Nerval

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Laurence Amélie 

Déjà les beaux jours, - la poussière,
Un ciel d’azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ; -
Et rien de vert : - à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs !

Ce beau temps me pèse et m’ennuie.
- Ce n’est qu’après des jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau,
Le printemps verdissant et rose,
Comme une nymphe fraîche éclose
Qui, souriante, sort de l’eau.

 

Odelettes

Sylvie, suivi de "Les Chimères" et "Odelettes" , collection librio

02/04/2014

Chanson des escargots qui vont à un enterrement, de Jacques Prévert

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David BurliukArrivée du printemps et de l'été, 1914, Collection de AMBeckerman, États-Unis

 

 

A l'enterrement d'une feuille morte

Deux escargots s'en vont

Ils ont la coquille noire

Du crêpe autour des cornes

Ils s'en vont dans le soir

Un très beau soir d'automne

Hélas quand ils arrivent

C'est déjà le printemps

Les feuilles qui étaient mortes

Sont toutes ressuscitées

Et les deux escargots

Sont très désappointés

Mais voilà le soleil

Le soleil qui leur dit

Prenez prenez la peine

La peine de vous asseoir

Prenez un verre de bière

Si le coeur vous en dit

Prenez si ça vous plaît

L'autocar pour Paris

Il partira ce soir

Vous verrez du pays

Mais ne prenez pas le deuil

C'est moi qui vous le dis

Ça noircit le blanc de l’œil

Et puis ça enlaidit

Les histoires de cercueil

C'est triste et pas joli

Reprenez vos couleurs

Les couleurs de la vie

Alors toutes les bêtes

Les arbres et les plantes

Se mettent à chanter

A  chanter à tue-tête

La vraie chanson vivante

La chanson de l'été

Et tout le monde de boire

Tout le monde de trinquer

C'est un très joli soir

Un joli soir d'été

Et les deux escargots

S'en retournent chez eux

Ils s'en vont très émus

Ils s'en vont très heureux

Comme ils ont beaucoup bu

Ils titubent un p'tit peu

Mais là-haut dans le ciel

La lune veille sur eux.

 

Extrait de Paroles, Folio

 

28/02/2014

Que ton âme soit blanche ou noire, de Paul Verlaine

 

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                                                    Toulouse Lautrec, (vers 1898) Collection privée 

 

Que ton âme soit blanche ou noire,
Que fait ? Ta peau de jeune ivoire
Est rose et blanche et jaune un peu.
Elle sent bon, ta chair, perverse
Ou non, que fait ? puisqu'elle berce
La mienne de chair, nom de Dieu !

Elle la berce, ma chair folle,
Ta folle de chair, ma parole
La plus sacrée ! - et que donc bien !
Et la mienne, grâce à la tienne,
Quelque réserve qui la tienne,
Elle s'en donne, nom d'un chien !

Quant à nos âmes, dis, Madame, 
Tu sais, mon âme et puis ton âme, 
Nous en moquons-nous ? Que non pas !
Seulement nous sommes au monde. 
Ici-bas, sur la terre ronde, 
Et non au ciel, mais ici-bas.

Or, ici-bas, faut qu'on profite 
Du plaisir qui passe si vite 
Et du bonheur de se pâmer. 
Aimons, ma petite méchante, 
Telle l'eau va, tel l'oiseau chante, 
Et tels, nous ne devons qu'aimer.

 

Chansons pour elle et autres poèmes érotiques, Folio, Gallimard

 

 

26/02/2014

Une brique, de Paul de Roux

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Simon Hantaï, Mariale m.c.3, 1962, Huile sur toile, 223 x 213 cm, Collection particulière

 

 

Encore une infusion de soleil 
alors que tout est si noir dans l'âme 
las, souffrant et comme à bout. 
Alors mieux vaut peut-être ne rien faire 
rester comme une brique qui attend: 
les souffles de l'air sont sur elle de toutes parts 
le soleil parfois, et le froid aussi. 
Elle est seule dans son coin. 
Mais un jour le maçon, d'un seul coup 
lui trouvera sa place au sein du mur.  
 

 

 Les Pas, l'Alphée 1984, page 10. 

16/02/2014

La descente (extrait de Connaissance de l'est), de Paul Claudel

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 William Turner, huile sur toile, 91 x 122 cm National Gallery, Londres

 

Ah ! que ces gens continuent à dormir ! que le bateau n’arrive pas présentement à l’escale ! que ce malheur soit conjuré d’entendre ou de l’avoir proférée, une parole !

Sortant du sommeil de la nuit, je me suis réveillé dans les flammes.

Tant de beauté me force à rire ! Quel luxe ! quel éclat ! quelle vigueur de la couleur inextinguible ! C’est l’Aurore. O Dieu, que ce bleu a donc pour moi de la nouveauté ! que ce vert est tendre ! qu’il est frais ! et, regardant vers le ciel ultérieur, quelle paix, de le voir si noir encore que les étoiles y clignent. Mais que tu sais bien, ami, de quel côté te tourner, et ce qui t’est réservé, si, levant les yeux, tu ne rougis point d’envisager les clartés célestes. Oh ! que ce soit précisément cette couleur qu’il me soit donné de considérer ! Ce n’est point du rouge, et ce n’est point la couleur du soleil ; c’est la fusion du sang dans l’or ! c’est la vie consommée dans la victoire, c’est, dans l’éternité, la ressource de la jeunesse ! La pensée que c’est le jour qui se lève ne diminue point mon exultation. Mais ce qui me trouble comme un amant, ce qui me fait frémir dans ma chair, c’est l’intention de gloire de ceci, c’est mon admission, c’est l’avancement à ma rencontre de cette joie !

Bois, ô mon cœur, à ces délices inépuisables !

Que crains-tu ? ne vois-tu pas de quel côté le courant, accélérant la poussée de notre bateau, nous entraîne ? Pourquoi douter que nous n’arrivions, et qu’un immense jour ne réponde à l’éclat d’une telle promesse ? Je prévois que le soleil se lèvera et qu’il faut me préparer à en soutenir la force. O lumière ! noie toutes les choses transitoires au sein de ton abîme. Vienne midi, et il me sera donné de considérer ton règne, Été, et de consommer, consolidé dans ma joie, le jour, — assis parmi la paix de toute la terre, dans la solitude céréale.

 

 

Connaissance de l'est, Poésie/Gallimard

15/02/2014

Pensefable, de Joë Bousquet

 

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Terre labours, Toile #019, huile sur toile, format 10F, 55 cm x 46 cm, ©Katia Chaix à retrouver sur son site 

 

 

Le ciel est un songe innocent
Qui meurt des clartés qu’il s’ajoute
Quand le soleil jaunit la route
Dont il est le dernier passant

A force de rire avec elle
L’espoir nous a pris la raison
Dans la nuit qui sort des maisons
Nos étoiles battent des ailes

La terre s’ouvre et sent le pain
Quand la mort des feuilles l’embaume
Le vent ne sait où vont les hommes
Et conte aux ailes de moulins

Que sous des iris d’azur sombre
La mort a caché les yeux noirs
Où chaque larme est le miroir
D’un monde trop lourd pour des ombres

 

La connaissance du Soir , Poésie/Gallimard

11/02/2014

Les Soucis du Ciel, de Claude Roy

 

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Source de cette illustration

 

Le ciel apprend par coeur les couleurs du matin
Le toit gris l’arbre vert le blé blond le chat noir
Il n’a pas de mémoire il compte sur ses mains
Le toit blond l’arbre gris le blé noir le chat vert

Le ciel bleu est chargé de dire à la nuit noire
comment était le jour tout frais débarbouillé
Mais il perd en chemin ses soucis la mémoire
il rentre à la maison il a tout embrouillé.

Le toit vert l’arbre noir le chat blond le blé gris
Le ciel plie ses draps bleus tentant de retrouver
ce qu’il couvrait le jour d’un grand regard surpris
le monde très précis qu’il croit avoir rêvé

Le toit noir l’arbre blond le chat gris le blé vert
Le ciel n’en finit plus d’imaginer le jour
Il cherche dans la nuit songeant les yeux ouverts
Aux couleurs que le noir évapore toujours.

Erreur sur la personne,Poésie/Gallimard

13/01/2014

Islande, de Delphine Priollaud-Stoclet

 

Delphine Prillaud-Stoclet.jpg

 

Quel pays dessinerait la Terre comme une autre planète ? 
Comment voyager aux confins de l’univers vers ces lieux incertains qui peuplent mes rêves ?
Quelle terre épouserait l’eau pour enfanter le feu et le ciel ? 
Quelle écorce arracherait de ses entrailles fumantes de spectaculaires geysers ?

Vert de gris, bleu céruléen, cramoisi d’alizarine, noir d’ivoire, auréoline. Pigments essentiels pour capturer les quatre éléments réunis, mes inséparables aquarelles. 
De l’eau, de l’encre, le blanc et le grain de la feuille.

Je songe à une île unique où vagabonder au rythme de mes étonnements, l’espace d’un territoire à mille lieux des paysages connus et reconnus.
Mon doigt s’attarde au Nord de la mappemonde dépliée.
Islande, terre de glace au cœur brûlant. Palpitant oxymore.

Les plaines d’Islande chuchotent à l’oreille des cailloux des mots arides aux tonalités soufrées. Des syllabes imprononçables formées de lettres existant nulle part ailleurs ajoutant au mystère d’un pays qui dérive à la lisière du globe.
La toundra frémissante parée de fleurs sauvages et mauves ondule, offerte à la caresse de l’air pur.
Je suis prête à échanger mon cher soleil flamboyant contre le pâle et mystérieux soleil de minuit.
La nuit polaire, couronnée d’aurores boréales phosphorescentes, resplendirait d’une lumière magique pailletée d’or et d’argent.
J’aimerais parcourir à pied ces déserts de pierres ponctués de volcans cracheurs de flammes et de cendres, deviner les eaux bouillantes emprisonnées sous les glaciers, explorer de nouvelles frontières picturales. 
Voir naître le cosmos, jouer avec le feu.
Un retour aux sources.

Peindre les gris colorés et l’éclat du chaud.
Jeter sur le papier la trace de mes pas.
Rapporter le carnet d’un voyage alchimique.
Islande, mon rêve de fin du monde.

 

Illustration et texte de Delphine Priollaud-Stoclet  qui a gagné le second prix (avec 10 autres personnes) au Concours organisé par Nouvelles Frontières sur le thème "Racontez votre voyage de rêve".  Pour en savoir plus: 

http://www.croquis-en-voyage.fr/blog/

http://www.atelier-salamandre.net/

 

23/11/2013

Cet être devant soi (extrait) de Claude Chambard

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Alexandre Calder, Spirals and petals, sérigraphie, 80x60 cm

 


Une fois

l’enfant a trouvé

dans la Montée des Couardes

une façon de grotte

où il s’est faufilé

à peine un trou de lapin

tapissé de mousse & de feuilles

—    est-ce un endroit pour vivre —

il attendait un lutin

un elfe une fée Alice

que sais-je

mais au fond du petit terrier

il discernait à peine quelques couleurs

du bleu turquoise du brun roux

du vert sombre du jaune bordé de noir

quelques plumes

un cadeau une couvée

de guêpier d’Europe (Merops apiaster


Cet être devant soi,  Aencrages & Co

Le site de poésie et de littérature de Claude Chambard : un nécessaire malentendu

Du côté de chez Swann, (extraits), de Marcel Proust

 

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Claude monet. Le jardin de Vetheuil. Huile sur toile, 151,4 cmx121 cm Huile sur toille 

National Gallery of art, Washinghton


La haie laissait voir à l'intérieur du parc une allée bordée de jasmins, de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leurs bourses fraîches du rose odorant et passé d'un cuir ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d'arrosage peint en vert, déroulant ses circuits, dressait aux points où il était percé au-dessus des fleurs, dont il imbibait les parfums, l'éventail vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout à coup, je m'arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne s'adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier. Une fillette d'un blond roux, qui avait l'air de rentrer de promenade et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et, comme je ne savais pas alors, ni ne l'ai appris depuis, réduire en ses éléments objectifs une impression forte, comme je n'avais pas, ainsi qu'on dit, assez « d'esprit d'observation » pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d'un vif azur, puisqu'elle était blonde : de sorte que, peut-être si elle n'avait pas eu des yeux aussi noirs – ce qui frappait tant la première fois qu'on la voyait – je n'aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus.


A la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann , folio


11/11/2013

Bach en automne, IV, de Jean-Paul de Dadelsen

                          

Pierre Gaudu 22 octobre 2013.jpg

@pierre gaudu 2013,  ne pas partager sans son autorisation, http://pierre-gaudu.over-blog.com/



Le ciel au soir est vert. À la  lisière du bois les chevreuils

Viennent humer au loin les villages roux de feuilles et de fumées.

Bientôt, quand la nuit tombera le vent de Pologne,

La brume montera des prés.

 

Le regard du faon découvre trois lieues de plaine sans refuges.

Autour du sommeil des hameaux les barrières vermoulues n’arrêtent

Ni les reîtres ni la peste.

 

Le monde dans l’espace et la durée étale sa placidité.

J’ai lu longtemps dans ce livre perpétuel. Autrefois j’ai décrit

Les gambades au mois de mai du jeune agneau,

Le vol instable des émouchets.

 

Je ne décrirai plus. Tout est nombre. L’arbre,

Rivière de feuilles ou noir de gel, entre la terre et le ciel instaure

Une figure permanente.

 

Le monde est en repos, dit-on ; les princes sont en paix, peut-être.

Entre la nue basse et l’horizon convexe s’éloigne une gloire exténuée

De lumière inaccessible. Le monde à travers fastes et largesses demeure

Établi dans l’exil.

 

Il faut rentrer. L’haleine de la nuit descend sur nos visages aveugles.

L’âme écoute approcher tes pas ; entre chez nous, Seigneur ;

Il se fait tard.

 

Bach en automne, IV, dans Jonas, préface d’Henri Thomas, Poésie/Gallimard, 1986, p. 28-29.

09/11/2013

L'été, d'Albert Camus

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J’ai grandi dans la mer et la pauvreté m’a été fastueuse, puis j’ai perdu la mer, tous les luxes alors m’ont paru gris, la misère intolérable. Depuis, j’attends. J’attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide. Je patiente, je suis poli de toutes mes forces. On me voit passer dans de belles rues savantes, j’admire les paysages, j’applaudis comme tout le monde, je donne la main, ce n’est pas moi qui parle. On me loue, je rêve un peu, on m’offense, je m’étonne à peine. Puis j’oublie et souris à qui m’outrage, ou je salue trop courtoisement celui que j’aime. Que faire si je n’ai de mémoire que pour une seule image ? On me somme enfin de dire qui je suis. « Rien encore, rien encore... »
C’est aux enterrements que je me surpasse. J’excelle vraiment. Je marche d’un pas lent dans des banlieues fleuries de ferrailles, j’emprunte de larges allées, plantées d’arbres de ciment, et qui conduisent à des trous de terre froide. Là, sous le pansement à peine rougi du ciel, je regarde de hardis compagnons inhumer mes amis par trois mètres de fond. La fleur qu’une main glaiseuse me tend alors, si je la jette, elle ne manque jamais la fosse. J’ai la piété précise, l’émotion exacte, la nuque convenablement inclinée. On admire que mes paroles soient justes. Mais je n’ai pas de mérite : j’attends.
J’attends longtemps. Parfois, je trébuche, je perds la main, la réussite me fuit. Qu’importe, je suis seul alors. Je me réveille ainsi, dans la nuit, et, à demi endormi, je crois entendre un bruit de vagues, la respiration des eaux. Réveillé tout à fait, je reconnais le vent dans les feuillages et la rumeur malheureuse de la ville déserte. Ensuite, je n’ai pas trop de tout mon art pour cacher ma détresse ou l’habiller à la mode.
D’autres fois, au contraire, je suis aidé. À New York, certains jours, perdu au fond de ces puits de pierre et d’acier où errent des millions d’hommes, je courais de l’un à l’autre, sans en voir la fin, épuisé, jusqu’à ce que je ne fusse plus soutenu que par la masse humaine qui cherchait son issue. J’étouffais alors, ma panique allait crier. Mais, chaque fois, un appel lointain de remorqueur venait me rappeler que cette ville, citerne sèche, était une île, et qu’à la pointe de la Battery l’eau de mon baptême m’attendait, noire et pourrie, couverte de lièges creux.
Ainsi, moi qui ne possède rien, qui ai donné ma fortune, qui campe auprès de toutes mes maisons, je suis pourtant comblé quand je le veux, j’appareille à toute heure, le désespoir m’ignore. Point de patrie pour le désespéré et moi, je sais que la mer me précède et me suit, j’ai une folie toute prête. Ceux qui s’aiment et qui sont séparés peuvent vivre dans la douleur, mais ce n’est pas le désespoir : ils savent que l’amour existe. Voilà pourquoi je souffre, les yeux secs, de l’exil. J’attends encore. Un jour vient, enfin...


 L’Été, « La mer au plus près (Journal de bord) », Gallimard - folio n°4388, pages 115-117)

Odilon Redon , Collection privée, Bateau rouge avec des voiles bleues

05/10/2013

Entre, de Jean-Pierre Duprey

Jean-Pierre Dupré.jpg

Tableau de Jean-Pierre Duprey

 



Entre le ballon noir et l’épine du blanc
Ce qui est, ce qui fait : je suis au balancement
Ce qu’est l’horizontale à la verticale.
C’est l’Epineuse noire au gonflement du blanc.

Chimère, machine au bloc de la mer
C’est ici que se courbe
Le serpent lié au mât
Par un soleil au verbe rouge.
Voici alors qu’un bleu étale
Comme un pétale sans fin
S’est creusé d’une fleur
Qui n’est ni bleu ni rouge.
Qui n’est ni blanche ni noire.

C’est l’Epineuse de voir, l’Effeuillement-fermoir
La bouche s’est fermée : c’est un rire éclatant.


(Poème non daté).

 

Collection Poètes d’aujourd’hui, numéro 212, Éditions Seghers, 1973, page 153. 

A retrouver sur le site Terres de femmes 

 

21/09/2013

Chadelet : le bal des chats-huants, d’Héloïse Combes

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Hiroshige 

 
Ô chats-huants, chouettes effraie ou bien hulotte,
Le jour vous a fait fuir ces lieux où vous trahissent
Tels d’étranges cocons, vos nombreuses pelotes,
Coquilles d’escargots, petits os blancs et lisses
 
De rongeurs, recrachés, semblant lavés, frottés,
Polis au suc puissant de vos panses voraces
Comme sont les galets par la mer rejetés.
Le grenier somnolent regorge de vos traces :
 
Élytres bleu acier, pattes des scarabées
Familiers des sous-bois dont vous vous contentez
Aux heures où se dérobent écureuils et mulots,
Jeunes lapins, serpents, belettes et crapauds…
 
Ô chats-huants, chouettes, quand vient la nuit, la lune
Voit renaître vos masques : dames blanches, fantômes,
Têtes blêmes aux yeux ronds où vos pupilles allument
Un feu comme une lame esquivant la pénombre.
 
Votre ballet commence et Chadelet revit :
Vrillent les rayons d’or et valsent les souris,
Les papillons fiévreux tourbillonnent, en transe,
Soleils noirs prisonniers de leur obscure danse.
 
Ô chats-huants, chouettes, grands-ducs aux faces pales,
Quand Deneb pointe, bleue, loin dessus la demeure
Où sévissent les ombres et glissent les lueurs,
Vous, Maîtres de ces lieux, vous dirigez le bal !


Texte inédit d’Héloïse Combes, que je remercie, à retrouver sur son site http://heloise-combes.blogspot.fr

15/09/2013

Du silence (extrait), de Georges Rodenbach

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Léon Spilliaert , Aquarelle 49x65,2 cm Musée voor Schone Kunsten, Ostende

IV 
Seuls les rideaux, tandis que la chambre est obscure, 
Tout brodés, restent blancs, d' un blanc mat qui figure 
Un printemps blanc parmi l' hiver de la maison. 
Sur les vitres, ce sont des fleurs de guérison 
Pareilles dans le soir à ces palmes de givre 
Que sur les carreaux froids les nuits d' hiver font vivre. 
Et dans ces floraisons de guipure on croit voir 
Tous les souvenirs blancs parmi le présent noir; 
Ce sont les rideaux clairs du berceau ; c' est la bonne 
Aïeule aux cheveux blancs en bandeaux de madone; 
Ce sont les grands jardins d' enfance où les pommiers 
Étaient poudrés ; ce sont les cierges coutumiers 
Et les nappes d' autel pour les communiantes ; 
C' est l' hostie aux lys purs de leurs lèvres priantes ; 
Puis c' est le clair de lune épars comme du lait 
Dans la forêt magique où l' art nous appelait 
Parmi sa gloire et ses blancheurs éternisées ! 

Puis la guirlande en fleur au front des épousées 
Dont l' espoir doux se fane irréparablement 
Parmi cette blancheur vaporeuse qui ment. 
Car le leurre est rapide en cette ombre équivoque, 
Et tous les autres blancs du passé qu' on évoque 
Vont se faner avec les souvenirs d' amour 
Quand descendra dans les rideaux la mort du jour. 
 
Du silence, Le règne du silence. Pour en savoir plus, c'est ICI
 

07/09/2013

Traversée de la Bretagne un jour de janvier, de Kenneth White

Souvenirs 9 D.Hordé.jpg

                            Dominique Hordé, chaux et pigment sur toile, 30x30 cm


Vendredi matin
allant vers l'ouest
déchaîné le temps
 

vent fort, pluie violente
enflé le torrent
 

Guingamp, Carhaix
les montagnes noires
perdues dans la tourmente
 

la forêt du Beffou
trempée et torturée
 

heure après heure
la tempête rageuse
 

puis, soudain
ciel bleu et serein
la clameur des goélands
 

et ce fut Lorient. 


Extrait des Archives du littoral (Mercure de France)  

26/07/2013

Les papillons, de Gérard de Nerval

The Red Sphinx  - Odilon Redon


De toutes les belles choses
Qui nous manquent en hiver,
Qu'aimez-vous mieux ? - Moi, les roses ;
- Moi, l'aspect d'un beau pré vert ;
- Moi, la moisson blondissante, 
Chevelure des sillons ; 
- Moi, le rossignol qui chante ; 
- Et moi, les beaux papillons !

Le papillon, fleur sans tige,
Qui voltige,
Que l'on cueille en un réseau ;
Dans la nature infinie,
Harmonie
Entre la plante et l'oiseau !... 

Quand revient l'été superbe, 
Je m'en vais au bois tout seul :
Je m'étends dans la grande herbe,
Perdu dans ce vert linceul. 
Sur ma tête renversée,
Là, chacun d'eux à son tour,
Passe comme une pensée 
De poésie ou d'amour ! 

Voici le papillon "faune",

Noir et jaune ;
Voici le "mars" azuré,
Agitant des étincelles
Sur ses ailes
D'un velours riche et moiré.

Voici le "vulcain" rapide,
Qui vole comme un oiseau :
Son aile noire et splendide
Porte un grand ruban ponceau.
Dieux ! le "soufré", dans l'espace,
Comme un éclair a relui...
Mais le joyeux "nacré" passe,
Et je ne vois plus que lui !

II

Comme un éventail de soie,
Il déploie
Son manteau semé d'argent ;
Et sa robe bigarrée
Est dorée
D'un or verdâtre et changeant.

Voici le "machaon-zèbre",
De fauve et de noir rayé ;
Le "deuil", en habit funèbre,
Et le "miroir" bleu strié ;
Voici l'"argus", feuille-morte,
Le "morio", le "grand-bleu",
Et le "paon-de-jour" qui porte
Sur chaque aile un oeil de feu !

Mais le soir brunit nos plaines ;
Les "phalènes"
Prennent leur essor bruyant,
Et les "sphinx" aux couleurs sombres,
Dans les ombres
Voltigent en tournoyant.

C'est le "grand-paon" à l'oeil rose
Dessiné sur un fond gris,
Qui ne vole qu'à nuit close,
Comme les chauves-souris ;
Le "bombice" du troëne,
Rayé de jaune et de vent,
Et le "papillon du chêne"
Qui ne meurt pas en hiver !...

Voici le "sphinx" à la tête
De squelette,
Peinte en blanc sur un fond noir,
Que le villageois redoute,
Sur sa route,
De voir voltiger le soir.

Je hais aussi les "phalènes",
Sombres hôtes de la nuit,
Qui voltigent dans nos plaines
De sept heures à minuit ;
Mais vous, papillons que j'aime,
Légers papillons de jour,
Tout en vous est un emblème
De poésie et d'amour !

III

Malheur, papillons que j'aime,
Doux emblème,
A vous pour votre beauté !...
Un doigt, de votre corsage,
Au passage,
Froisse, hélas ! le velouté !...

Une toute jeune fille
Au coeur tendre, au doux souris,
Perçant vos coeurs d'une aiguille,
Vous contemple, l'oeil surpris :
Et vos pattes sont coupées
Par l'ongle blanc qui les mord,
Et vos antennes crispées
Dans les douleurs de la mort !.


Extrait de Odelettes, 

Sylvie suivi de Les chimères et Odelettes, Collection de poche, Librio


Pastel d'Odilon Redon, Collection privée 'le Sphinx rouge", 61 x 49.5 cm

10/07/2013

Une histoire à suivre, de Claude Roy

 

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Vincent van Gogh – Pelouse Ensoleillée Place Lamartine 1888


Après tout ce blanc vient le vert

Le printemps vient après l'hiver.

Après le grand froid le soleil,

Après la neige vient le nid,

Après le noir vient le réveil,

L'histoire n'est jamais finie.

Après tout ce blanc vient le vert,

Le printemps vient après l'hiver,

Et après la pluie le beau temps.

 

Farandoles et fariboles, Gallimard Jeunesse

22/06/2013

Les papillons, de Pierre-Jean Jouve

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Femme nue étendue Edgar Degas (Edgar degas et le nu. Musée d'orsay)


Les papillons sont enfermés

Papillons roses et noirs papillons gras
Les papillons ont une chaleur inhumaine
Leurs ailes sont des malentendus de la mémoire
Ces fauves ont l'accent et la fatalité de deux visages
Quand ils s'enferment dans les plis sévères d'en-bas

Les papillons de la chair du bas
Quand on les avise en leurs ténèbres
Ils montent roses gras
Ils montent mais ils battent
Ils battent mais ils bandent
L'odeur l'égarement la nudité le poids.


 Les papillons, Matière céleste, Poésie/Gallimard, 1995, p 146

16/06/2013

Chant III (extrait), de Jacques Ancet

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Odilon Redon (référence inconnue)


Et pourtant, je reviens, & comment l’expliquer malgré tant de raisons d’abandonner, tant de raisons de s’enfermer, de disparaître, je reviens

comme après un jour de pluie dans le ciel obscur, la lumière soudain, & tout semble recommencer

les tasses brillent, le bois de la table, & sur la vitre un grand morceau de bleu où s’entrecroisent les branches noires 

un contre-jour où tu es là, & quand même, je dis oui au sourire, à la tendresse, à toutes ces années & leur ombre portée, oui à ce trop peu de temps qui reste

alors je reviens, je me dépêche,

je me dépêche pour chaque objet, la chaise, la table, le fauteuil, le tapis,

pour le jaune des pommes, le vert de l’hibiscus & du lierre, pour le livre entr’ouvert, le frémissement des feuilles

pour le mystère de ces deux-là, devant leur café, le brouhaha des voix, les soupirs du percolateur, le jour qui tombe & le clin d’œil des lampes

pour le matin de la blancheur & du givre, du bleu pâle des yeux au milieu des images,

pour le vent qu’on ne voit pas & qu’on voit pourtant dans les arbres secoués ou la dérive des nuages, & qu’on entend, parfois,

c’est un soupir comme glissé sous le silence, une sorte de voix sans mots qu’on écoute un instant


Ode au renoncement, Lettres Vives, 2013 

http://jacques.ancet.pagesperso-orange.fr/textes.htm