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21/09/2013

Chadelet : le bal des chats-huants, d’Héloïse Combes

hiroshige.jpg

Hiroshige 

 
Ô chats-huants, chouettes effraie ou bien hulotte,
Le jour vous a fait fuir ces lieux où vous trahissent
Tels d’étranges cocons, vos nombreuses pelotes,
Coquilles d’escargots, petits os blancs et lisses
 
De rongeurs, recrachés, semblant lavés, frottés,
Polis au suc puissant de vos panses voraces
Comme sont les galets par la mer rejetés.
Le grenier somnolent regorge de vos traces :
 
Élytres bleu acier, pattes des scarabées
Familiers des sous-bois dont vous vous contentez
Aux heures où se dérobent écureuils et mulots,
Jeunes lapins, serpents, belettes et crapauds…
 
Ô chats-huants, chouettes, quand vient la nuit, la lune
Voit renaître vos masques : dames blanches, fantômes,
Têtes blêmes aux yeux ronds où vos pupilles allument
Un feu comme une lame esquivant la pénombre.
 
Votre ballet commence et Chadelet revit :
Vrillent les rayons d’or et valsent les souris,
Les papillons fiévreux tourbillonnent, en transe,
Soleils noirs prisonniers de leur obscure danse.
 
Ô chats-huants, chouettes, grands-ducs aux faces pales,
Quand Deneb pointe, bleue, loin dessus la demeure
Où sévissent les ombres et glissent les lueurs,
Vous, Maîtres de ces lieux, vous dirigez le bal !


Texte inédit d’Héloïse Combes, que je remercie, à retrouver sur son site http://heloise-combes.blogspot.fr

15/09/2013

Du silence (extrait), de Georges Rodenbach

LEON SPILLIAERT 1907.jpg

Léon Spilliaert , Aquarelle 49x65,2 cm Musée voor Schone Kunsten, Ostende

IV 
Seuls les rideaux, tandis que la chambre est obscure, 
Tout brodés, restent blancs, d' un blanc mat qui figure 
Un printemps blanc parmi l' hiver de la maison. 
Sur les vitres, ce sont des fleurs de guérison 
Pareilles dans le soir à ces palmes de givre 
Que sur les carreaux froids les nuits d' hiver font vivre. 
Et dans ces floraisons de guipure on croit voir 
Tous les souvenirs blancs parmi le présent noir; 
Ce sont les rideaux clairs du berceau ; c' est la bonne 
Aïeule aux cheveux blancs en bandeaux de madone; 
Ce sont les grands jardins d' enfance où les pommiers 
Étaient poudrés ; ce sont les cierges coutumiers 
Et les nappes d' autel pour les communiantes ; 
C' est l' hostie aux lys purs de leurs lèvres priantes ; 
Puis c' est le clair de lune épars comme du lait 
Dans la forêt magique où l' art nous appelait 
Parmi sa gloire et ses blancheurs éternisées ! 

Puis la guirlande en fleur au front des épousées 
Dont l' espoir doux se fane irréparablement 
Parmi cette blancheur vaporeuse qui ment. 
Car le leurre est rapide en cette ombre équivoque, 
Et tous les autres blancs du passé qu' on évoque 
Vont se faner avec les souvenirs d' amour 
Quand descendra dans les rideaux la mort du jour. 
 
Du silence, Le règne du silence. Pour en savoir plus, c'est ICI
 

14/09/2013

Éblouissements (extrait), d'Anna de Noailles

jeffrey-ripple.jpg

Jeffrey Ripple, (né en 1962) peinture sur huile

 

– Aujourd’hui, le coeur las et blessé par le feu,
Je vous bénis encor, o brasier jaune et bleu,
Exaltant univers dont chaque élan m’enivre!
Mourante, je dirai qu’il faut jouir et vivre;
Que, malgré la langueur d’un corps triste et brûlant,
La nuit est généreuse et le jour succulent;
Que les larmes, les cris, la douleur, l’agonie
Ne peuvent pas ternir l’allégresse infinie!
Qu’un moment du désir, qu’un moment de l’été,
Contiennent la suave et chaude éternité.
O sol humide et noir d’ou jaillit la jacinthe!
Qu’importe si dans l’âpre et ténébreuse enceinte
Les morts sont étendus froids et silencieux.
O beauté des tombeaux sous la douceur des cieux!
Marbres posés ainsi que des bornes plaintives,
Rochers mystérieux des incertaines rives,
Horizontale porte accédant à la nuit,
O débris du vaisseau, épave qui reluit,
Comme vous célébrez la joie et l’abondance,
La force du plaisir, l’audace de la danse,
L’universelle arène aux lumineux gradins!…
Et quelquefois, parmi les funèbres jardins,
Je crois voir ses pieds nus appuyés sur les tombes,
Un Eros souriant qui nourrit des colombes…

 

 Parution de l’Oeuvre poétique complète d’Anna de Noailles, aux Éditions du Sandre, 2013, édition présentée et annotée par Thanh-Vân-Ton-That. 

07/09/2013

Traversée de la Bretagne un jour de janvier, de Kenneth White

Souvenirs 9 D.Hordé.jpg

                            Dominique Hordé, chaux et pigment sur toile, 30x30 cm


Vendredi matin
allant vers l'ouest
déchaîné le temps
 

vent fort, pluie violente
enflé le torrent
 

Guingamp, Carhaix
les montagnes noires
perdues dans la tourmente
 

la forêt du Beffou
trempée et torturée
 

heure après heure
la tempête rageuse
 

puis, soudain
ciel bleu et serein
la clameur des goélands
 

et ce fut Lorient. 


Extrait des Archives du littoral (Mercure de France)  

26/07/2013

Les papillons, de Gérard de Nerval

The Red Sphinx  - Odilon Redon


De toutes les belles choses
Qui nous manquent en hiver,
Qu'aimez-vous mieux ? - Moi, les roses ;
- Moi, l'aspect d'un beau pré vert ;
- Moi, la moisson blondissante, 
Chevelure des sillons ; 
- Moi, le rossignol qui chante ; 
- Et moi, les beaux papillons !

Le papillon, fleur sans tige,
Qui voltige,
Que l'on cueille en un réseau ;
Dans la nature infinie,
Harmonie
Entre la plante et l'oiseau !... 

Quand revient l'été superbe, 
Je m'en vais au bois tout seul :
Je m'étends dans la grande herbe,
Perdu dans ce vert linceul. 
Sur ma tête renversée,
Là, chacun d'eux à son tour,
Passe comme une pensée 
De poésie ou d'amour ! 

Voici le papillon "faune",

Noir et jaune ;
Voici le "mars" azuré,
Agitant des étincelles
Sur ses ailes
D'un velours riche et moiré.

Voici le "vulcain" rapide,
Qui vole comme un oiseau :
Son aile noire et splendide
Porte un grand ruban ponceau.
Dieux ! le "soufré", dans l'espace,
Comme un éclair a relui...
Mais le joyeux "nacré" passe,
Et je ne vois plus que lui !

II

Comme un éventail de soie,
Il déploie
Son manteau semé d'argent ;
Et sa robe bigarrée
Est dorée
D'un or verdâtre et changeant.

Voici le "machaon-zèbre",
De fauve et de noir rayé ;
Le "deuil", en habit funèbre,
Et le "miroir" bleu strié ;
Voici l'"argus", feuille-morte,
Le "morio", le "grand-bleu",
Et le "paon-de-jour" qui porte
Sur chaque aile un oeil de feu !

Mais le soir brunit nos plaines ;
Les "phalènes"
Prennent leur essor bruyant,
Et les "sphinx" aux couleurs sombres,
Dans les ombres
Voltigent en tournoyant.

C'est le "grand-paon" à l'oeil rose
Dessiné sur un fond gris,
Qui ne vole qu'à nuit close,
Comme les chauves-souris ;
Le "bombice" du troëne,
Rayé de jaune et de vent,
Et le "papillon du chêne"
Qui ne meurt pas en hiver !...

Voici le "sphinx" à la tête
De squelette,
Peinte en blanc sur un fond noir,
Que le villageois redoute,
Sur sa route,
De voir voltiger le soir.

Je hais aussi les "phalènes",
Sombres hôtes de la nuit,
Qui voltigent dans nos plaines
De sept heures à minuit ;
Mais vous, papillons que j'aime,
Légers papillons de jour,
Tout en vous est un emblème
De poésie et d'amour !

III

Malheur, papillons que j'aime,
Doux emblème,
A vous pour votre beauté !...
Un doigt, de votre corsage,
Au passage,
Froisse, hélas ! le velouté !...

Une toute jeune fille
Au coeur tendre, au doux souris,
Perçant vos coeurs d'une aiguille,
Vous contemple, l'oeil surpris :
Et vos pattes sont coupées
Par l'ongle blanc qui les mord,
Et vos antennes crispées
Dans les douleurs de la mort !.


Extrait de Odelettes, 

Sylvie suivi de Les chimères et Odelettes, Collection de poche, Librio


Pastel d'Odilon Redon, Collection privée 'le Sphinx rouge", 61 x 49.5 cm

10/07/2013

Une histoire à suivre, de Claude Roy

 

Vincent-van-Gogh pelouse ensoleillée.jpg

Vincent van Gogh – Pelouse Ensoleillée Place Lamartine 1888


Après tout ce blanc vient le vert

Le printemps vient après l'hiver.

Après le grand froid le soleil,

Après la neige vient le nid,

Après le noir vient le réveil,

L'histoire n'est jamais finie.

Après tout ce blanc vient le vert,

Le printemps vient après l'hiver,

Et après la pluie le beau temps.

 

Farandoles et fariboles, Gallimard Jeunesse

22/06/2013

Les papillons, de Pierre-Jean Jouve

Degas-Femme-nue-étendue.jpg

Femme nue étendue Edgar Degas (Edgar degas et le nu. Musée d'orsay)


Les papillons sont enfermés

Papillons roses et noirs papillons gras
Les papillons ont une chaleur inhumaine
Leurs ailes sont des malentendus de la mémoire
Ces fauves ont l'accent et la fatalité de deux visages
Quand ils s'enferment dans les plis sévères d'en-bas

Les papillons de la chair du bas
Quand on les avise en leurs ténèbres
Ils montent roses gras
Ils montent mais ils battent
Ils battent mais ils bandent
L'odeur l'égarement la nudité le poids.


 Les papillons, Matière céleste, Poésie/Gallimard, 1995, p 146

16/06/2013

Chant III (extrait), de Jacques Ancet

Odilon Redon.jpg

Odilon Redon (référence inconnue)


Et pourtant, je reviens, & comment l’expliquer malgré tant de raisons d’abandonner, tant de raisons de s’enfermer, de disparaître, je reviens

comme après un jour de pluie dans le ciel obscur, la lumière soudain, & tout semble recommencer

les tasses brillent, le bois de la table, & sur la vitre un grand morceau de bleu où s’entrecroisent les branches noires 

un contre-jour où tu es là, & quand même, je dis oui au sourire, à la tendresse, à toutes ces années & leur ombre portée, oui à ce trop peu de temps qui reste

alors je reviens, je me dépêche,

je me dépêche pour chaque objet, la chaise, la table, le fauteuil, le tapis,

pour le jaune des pommes, le vert de l’hibiscus & du lierre, pour le livre entr’ouvert, le frémissement des feuilles

pour le mystère de ces deux-là, devant leur café, le brouhaha des voix, les soupirs du percolateur, le jour qui tombe & le clin d’œil des lampes

pour le matin de la blancheur & du givre, du bleu pâle des yeux au milieu des images,

pour le vent qu’on ne voit pas & qu’on voit pourtant dans les arbres secoués ou la dérive des nuages, & qu’on entend, parfois,

c’est un soupir comme glissé sous le silence, une sorte de voix sans mots qu’on écoute un instant


Ode au renoncement, Lettres Vives, 2013 

http://jacques.ancet.pagesperso-orange.fr/textes.htm

09/06/2013

Viens traverser le lac, (extrait) de Sarah Kirsch

Estampe d'Utamaro


Moi c’est comme ça : quand les cigognes

Finissent par s’endormir au sommet de leurs cheminées

Les grenouilles commencent

Leur âpre tapage.

Elles sortent de partout, la lumière de ma lampe

Tombe sur leur gosier jaune tout gonflé, leur dos

S’enfonce dans l’eau toute noire, l’eau çà et là étale

Dans l’enchevêtrement des plantes. Quand les chats

Toujours à la même heure et furtivement s’approchent

Les souris prennent peur

Pour leur chère nichée à cinq queues. Pour le moment

Je suis là dans un nuage on ne peut plus sombre à fumer et jurer

Toi belle peau de pauvre chiffe et de vive la baise

Et de ça n’aime que soi œil joli gris

Œil gris qui louche ah va-t-en et vite

 


Traduction inédite de Maurice Régnault http://poezibao.typepad.com/files/sarah-kirsch-traductions-de-maurice-regnaut.pdf

27/04/2013

La délirée, d'Henry Bauchau

Eau-forte et aquatinte en 5 couleurs originale de Zao Wou Ki , Non signée, 1974. Dimensions : 56 x 76 cm

 

Que tu es belle, ma délirée, tes joues sont noires

Et sculptées par l'ardent malheur.

Ta bouche est ornée par la lune et tes yeux

Tes yeux ont la couleur perdue.

 

Ton corps  est un grand paysage de colère

Tu es le rouge indéchiffré

Avec le noir

Tu produis des paroles rouges.

Le temps nous a rejoints.

Nous sommes et nous ne sommes rien 

Rien que ceux que la terre en tournant délirait.


Henry Bauchau, Heureux les déliants, poèmes 1950-1995

p 198, Editions Labor

20/04/2013

Au bois, de Victor Hugo

Laurence Amelie Fleurs Blanches.jpg

Tableau de Laurence Amélie à retrouver sur http://laurence-amelie.com/

 

Nous étions, elle et moi, dans cet avril charmant
De l'amour qui commence, en éblouissement.
O souvenirs ! ô temps ! heures évanouies !
Nous allions, le coeur plein d'extases inouïes,
Ensemble dans les bois, et la main dans la main.
Pour prendre le sentier nous quittions le chemin,
Nous quittions le sentier pour marcher, dans les herbes.
Le ciel resplendissait dans ses regards superbes ;
Elle disait : Je t'aime et je me sentais dieu.


Parfois, près d'une source, on s'asseyait un peu.
Que de fois j'ai montré sa gorge aux branches d'arbre !
Rougissante et pareille aux naïades de marbre,
Tu baignais tes pieds nus et blancs comme le lait.
Puis nous nous en allions rêveurs. Il me semblait,
En regardant autour de nous les pâquerettes,
Les boutons d'or joyeux, les pervenches secrètes,
Et les frais liserons d'une eau pure arrosés,
Que ces petites fleurs étaient tous les baisers
Tombés dans le trajet de ma bouche à ta bouche
Pendant que nous marchions ; et la grotte farouche,
Et la ronce sauvage et le roc chauve et noir,
Envieux, murmuraient : Que va dire ce soir
Diane aux chastes yeux, la déesse étoilée,
En voyant toute l'herbe au fond du bois foulée ?

Extrait de Toute la lyre,  Oeuvres complètes, T4, collection Bouquins, Robert Laffont. 

30/03/2013

L'oiseau à tire d'ailes, de Pierre Chappuis

un cygne de reconnaisssance Pierre gaudu.jpg

"un cygne de reconnaissance", plume et encre de Chine, 50x50 cm - 23.01.2013

 © pierre gaudu (image non diffusable sans son accord).http://pierre-gaudu.over-blog.com/


Taillant dans le vif à tire d'aile au plus étroit du défilé comme si, issue des ténèbres, une main donnait — mais dans le vide — de grands coups de ciseaux.

Le bel embrouillamini de cascades, de tourbillons, de remous, plis et replis, de gerbes d'écume qu'il traverse sans dévier!

Joindra-t-il une rive de la nuit à l'autre ? En tout cas sans mettre aucun ordre ni tracer de ligne de démarcation qui vaille. Pour l'avoir frôlée, ne noircira pas l'eau, messager de l'oubli.


Pierre Chappuis, À portée de la voix, José Corti, 2002, p. 7


23/03/2013

Le poème sait bien que le malheur du monde est grand, de James Sacré

Marc Léonard, La plage sous l'orage.jpg

              Marc Léonard. La plage sous l'orage. A retrouver sur ses sites,  et 

 

On finit toujours par aimer le bruit des mots

Ce qui tremble et qui chante en leur malheur

    qu'on oublie

Treblinka Chatilla, l'amour et le vin doux, scandale!

Et le plaisir qu'un film prend à des endroits d'une Pologne

    ou d'ailleurs

Le noir du temps qui se transforme en couleur tendre

Débris campagne qui s'est installée traveling

Pour aller où?

Le malheur du monde est sans âge

Sabra Cambodge la frange au loin du Chili Saquiet

Hiroshima Bézier sacs de Rome et de Bizance on s'habitue,

  les mots

Sans rien d'assez vrai poème qui les musique en mensonges

Pour que le bonheur soit encore possible

Pour caresser le peu qui reste;

Ecrire est un geste de vivant

Qui pense au mot bonheur dans le bruit de la mort.

 

Une fin d'après-midi à Marrakech, Le poème sait bien que le malheur du monde est grand, p156, Editions Ryôan-ji


09/03/2013

Attente, partition, de Sereine Berlottier

 

cy-twombly-5.jpg

   15 mars

 

l’œil qui s’ouvre dans le noir, avant même que la farine de l’ aube ne s’éparpille aux   fenêtres

la peau sait peut-être des choses que tu ignores

les seins laineux, noués et doux

tout bouge et se déplie maintenant

fleurs et balancement dans la tranchée sombre

 

   on continue à vivre

   hameçonnée

   et l’espoir

 

  et tous les lieux où se cacher mal pour dire

   ton corps dedans

   ce puits de rouge

   sur l’émail blanc 

 

   et sa fraîcheur de fraise

   écrasée

   sa pulpe douce

 

   tu n’es pas triste s’il y a à voir, à reconnaître

 

 

Attente, partition, éditions Argol, 2011, p. 119

Tableau de Cy Twombly

21/02/2013

Âme d'automne, de Georg Trakl

 

Âme d'automne,georg trakl,vert,noir,brun jaune,argent

Dans du vert, profond fauche la faux

Bleu de l'air et jaune des gerbes

Envol de voix qui se moururent

Seule s'écoule une vieille eau.

 

Le soir le noir voyage passe

Sur les brunes collines d'automne

Salut d'argent du miroir d'un étang

Lance le vautour son cri clair et dur.

 

 

Âme  d'automne (première version), Trakl, Poème 1, traduction Jacques Legrand, Flammarion, p 257

Lesser Ury, 34,9 × 49,5 cm  (1900)

10/02/2013

Jardins, (Connaissance de l'est) , de Paul Claudel

Liu Haisu.jpg

Lotus Peak, de Liu Haisu Source


Il est trois heures et demie. Deuil blanc : le ciel est comme offusqué d’un linge. L’air est humide et cru.

J’entre dans la cité. Je cherche les jardins.

Je marche dans un jus noir. Le long de la tranchée dont je suis le bord croulant, l’odeur est si forte qu’elle est comme explosive. Cela sent l’huile, l’ail, la graisse, la crasse, l’opium, l’urine, l’excrément et la tripaille. Chaussés d’épais cothurnes ou de sandales de paille, coiffés du long capuce du foumaoou de la calotte de feutre, emmanchés de caleçons et de jambières de toile ou de soie, je marche au milieu de gens à l’air hilare et naïf.

Le mur serpente et ondule, et sa crête, avec son arrangement de briques et de tuiles à jour, imite le dos et le corps d’un dragon qui rampe ; une façon, dans un flot de fumée qui boucle, de tête le termine. — C’est ici. Je heurte mystérieusement à une petite porte noire : on ouvre. Sous des toits surplombants, je traverse une suite de vestibules et d’étroits corridors. Me voici dans le lieu étrange.

C’est un jardin de pierres. — Comme les anciens dessinateurs italiens et français, les Chinois ont compris qu’un jardin, du fait de sa clôture, devait se suffire à lui-même, se composer dans toutes ses parties. Ainsi la nature s’accommode singulièrement à notre esprit, et, par un accord subtil, le maître se sent, où qu’il porte son œil, chez lui. De même qu’un paysage n’est pas constitué par de l’herbe et par la couleur des feuillages, mais par l’accord de ses lignes et le mouvement de ses terrains, les Chinois construisent leurs jardins à la lettre, avec des pierres. Ils sculptent au lieu de peindre. Susceptible d’élévations et de profondeurs, de contours et de reliefs, par la variété de ses plans et de ses aspects, la pierre leur a semblé plus docile et plus propre que le végétal, réduit à son rôle naturel de décoration et d’ornement, à créer le site humain. La nature elle-même a préparé les matériaux, suivant que la main du temps, la gelée, la pluie, use, travaille la roche, la fore, l’entaille, la fouille d’un doigt profond. Visages, animaux, ossatures, mains, conques, torses sans tête, pétrifications comme d’un morceau de foule figée, mélangée de feuillages et de poissons, l’art chinois se saisit de ces objets étranges, les imite, les dispose avec une subtile industrie.

Le lieu ici représente un mont fendu par un précipice et auquel des rampes abruptes donnent accès. Son pied baigne dans un petit lac que recouvre à demi une peau verte et dont un pont en zigzag complète le cadre biais. Assise sur des pilotis de granit rose, la maison-de-thé mire dans le vert-noir du bassin ses doubles toits triomphaux, qui, comme des ailes qui se déploient, paraissent la lever de terre. Là-bas, fichés tout droit dans le sol comme des chandeliers de fer, des arbres dépouillés barrent le ciel, dominent le jardin de leurs statures géantes. Je m’engage parmi les pierres, et par un long labyrinthe dont les lacets et les retours, les montées et les évasions, amplifient, multiplient la scène, imitent autour du lac et de la montagne la circulation de la rêverie, j’atteins le kiosque du sommet. Le jardin paraît creux au-dessous de moi comme une vallée, plein de temples et de pavillons, et au milieu des arbres apparaît le poème des toits.

Il en est de hauts et de bas, de simples et de multiples, d’allongés comme des frontons, de turgides comme des sonnettes. Ils sont surmontés de frises historiées, décorés de scolopendres et de poissons : la cime arbore à l’intersection ultime de ses arêtes, — cerf, cigogne, autel, vase ou grenade ailée, — emblème. Les toitures dont les coins remontent, comme des bras on relève une robe trop ample, ont des blancheurs grasses de craie, de noirs de suie jaunâtres et mats. L’air est vert, comme lorsqu’on regarde au travers d’une vieille vitre.

L’autre versant nous met face au grand Pavillon, et la descente qui lentement me ramène vers le lac par des marches irrégulières gradue d’autres surprises. À l’issue d’un couloir, je vois les cinq ou six cornes du toit dont le corps m’est dérobé pointer en désordre contre le ciel. Rien ne peint le jet ivre de ces proues fées, la fière élégance de ces pédoncules fleuris qui dirigent obliquement vers la nue chagrine un lys. Pourvue de cette fleur, la forte membrure se relève comme une branche qu’on lâche.

J’ai atteint le bord de l’étang, dont les tiges des lotus morts traversent l’eau immobile. Le silence est profond comme dans un carrefour de forêt l’hiver.

Ce lieu harmonieux fut construit pour le plaisir des membres du « Syndicat du commerce des haricots et du riz », qui, sans doute, par les nuits de printemps, y viennent boire le thé en regardant briller le bord inférieur de la lune.

L’autre jardin est plus singulier.

Il faisait presque nuit, quand, pénétrant dans l’enclos carré, je le vis jusqu’à ses murs rempli par un vaste paysage. Qu’on se figure un charriement de rochers, un chaos, une mêlée de blocs culbutés, entassés là par une mer en débâcle, une vue sur une région de colère, campagne blême telle qu’une cervelle divisée de fissures entre-croisées. Les Chinois font des écorchés de paysages. Inexplicable comme la nature, ce petit coin paraissait vaste et complexe comme elle. Du milieu de ces rocailles s’élevait un pin noir et tors ; la minceur de sa tige, la couleur de ses houppes hérissées, la violente dislocation de ses axes, la disproportion de cet arbre unique avec le pays fictif qu’il domine, — tel qu’un dragon qui, fusant de la terre comme une fumée, se bat dans le vent et la nuée, — mettaient ce lieu hors de tout, le constituaient grotesque et fantastique. Des feuillages funéraires, çà et là, ifs, thuyas, de leurs noirs vigoureux, animaient ce bouleversement. Saisi d’étonnement, je considérais ce document de mélancolie. Et du milieu de l’enclos, comme un monstre, un grand rocher se dressait dans la basse ombre du crépuscule comme un thème de rêverie et d’énigme.



Extrait de Connaissance de l'est, de Paul Claudel. Collection Poésies, Gallimard




09/02/2013

Nocturne, de Cesare Pavese

 

 

lesser ury.jpg

 

Lesser Ury 1861, 1931 Collection privée, Pastel 34,1 x 47,2 cm  


La colline est nocturne, dans le ciel transparent.

Ta tête s'y enchâsse, elle se meut à peine,

compagne de ce ciel. Tu es comme un nuage

entrevu dans les branches. Dans tes yeux rit

l'étrangeté d'un ciel qui ne t'appartient pas.

 

La colline de terre et de feuillage enferme

de sa masse noire ton vivant regard,

ta bouche a le pli d'une cavité douce au milieu

des collines lointaines. Tu as l'air de jouer

à la grande colline et à la clarté du ciel :

pour me plaire tu répètes le paysage ancien

et tu le rends plus pur.

 

                                    Mais ta vie est ailleurs.

Ton tendre sang s'est formé ailleurs.

Les mots que tu dis ne trouvent pas d'écho

dans l'âpre tristesse de ce ciel.

Tu n'es rien qu'un nuage très doux, blanc

qui s'est pris une nuit dans les branches anciennes.

 

                         

Cesare Pavese, Travailler fatigue [Lavorare stanca],

traduction de l'italien et préfacé par Gilles de Van,

Poésie du Monde entier, Gallimard, 1969, p. 85 et 84.

01/02/2013

Cet être devant soi (extrait), de Claude Chambard

01 Nakamura Hch- The Korin Album- 1802_900.jpg

Nakamura Hôchû, The Korin Album, 1802  Source


Un chant d’hiver :

les oiseaux au sol picorent les graines tombées de ta main

je me gave de la couleur du ciel

j’ai piétiné la cage

& caressé la hulotte qui niche dans le chêne troué

le rouge-gorge est revenu — toujours

 

La lumière est si blanche ce matin que tu ne peux te lever

qu’est-ce qu’un souvenir m’as tu demandé

noir sur blanc

une prière qui tinte éternellement t’ai-je dit

moi qui ne suis sûr de rien

qui ne sais rien de rien juste que nulle part

est le lieu où nous nous tenons serrés

avec nos blessures nos signes de ponctuation

nos conjonctions de coordination

devant —— devant

tout commence


Claude Chambard, extrait de Cet être devant soi , Æncrages & cie, 2012.

 


27/01/2013

Ballade du dernier amour, de Charles Cros

Pierre Gaudu Nuits Blanches.jpg

"nuit blanche", encres pigments et gouache, 30x40 cm , © pierre gaudu 

(image non diffusable sans son accord)  A retrouver sur son site http://dessin-ivre.blogspot.fr


Mes souvenirs sont si nombreux 
Que ma raison n'y peut suffire. 
Pourtant je ne vis que par eux,
Eux seuls me font pleurer et rire. 
Le présent est sanglant et noir ; 
Dans l'avenir qu'ai-je à poursuivre ? 
Calme frais des tombeaux, le soir !... 
Je me suis trop hâté de vivre.

Amours heureux ou malheureux,
Lourds regrets, satiété pire,
Yeux noirs veloutés, clairs yeux bleus, 
Aux regards qu'on ne peut pas dire, 
Cheveux noyant le démêloir
Couleur d'or, d'ébène ou de cuivre,
J'ai voulu tout voir, tout avoir. 
Je me suis trop hâté de vivre.

 

Je suis las. Plus d'amour. Je veux
Vivre seul, pour moi seul décrire
Jusqu'à l'odeur de tes cheveux,
Jusqu'à l'éclair de ton sourire, 
Dire ton royal nonchaloir, 
T'évoquer entière en un livre 
Pur et vrai comme ton miroir. 
Je me suis trop hâté de vivre.

Envoi

Ma chanson, vapeur d'encensoir, 
Chère envolée, ira te suivre. 
En tes bras j'espérais pouvoir 
Attendre l'heure qui délivre ; 
Tu m'as pris mon tour. Au revoir. 
Je me suis trop hâté de vivre.


Charles cros, Le coffret de Santal, extrait de Rimbaud, Cros, Corbière, Lautréamont, Collection Bouquins, Robert Laffont, p 249-250.

Merci à Pierre Gaudu pour sa confiance dans mes choix.

23/01/2013

Répétition, de Valérie Rouzeau

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 Tableau de Marc Leonard - Séance n°286 - Bienvenue - Acrylique - 146x114 cm.  Lien sur son site

 

On ne connaît pas le cœur des gens

Il est tant mal visible que parfois

On cogne dedans

Quelle misère de prendre le train

Quand au bout i n'y a personne rien

On ne sait pas l'avais des anges

Non plus que des moulins à eau

On se sert un grand verre de vent

De source de pluie des yeux

On ignore comment vivre comme eux

On se sert un grand verre de vin

Dans une maison avec enfants avenir chien

Le quai fait des bruits de chaussures

Le quai fait des bruits de valises à roulettes et des

      bruits d'avant

Le quai est vide vide vide on bute dans l'air

Pardon messieurs dames j'ai cru à un nuage

Vous êtes innombrables qui ne m'êtes personne

Je suis innombrable et comme vous presque rien

Prenons donc un pot amical au lieu d'un pot au noir

       d'un mauvais coup

On ne connaît pas d'autre cœur dans le noir que le

        nôtre et encore

Ni dans le jour non plus alors à la bonne vôtre

Et nous débarquerons sous le soleil battant.

 


Valérie Rouzeau, Quand je me deux, Le temps qu'il fait,2009, p. 45-46.

Merci à Marc Léonard pour sa confiance.

Merci à Tristan Hordé et à son blog litteraturedepartout.hautetfort.com