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02/11/2015

Le ventre de Paris (extrait chapitre 1), d'Emile Zola

 

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Léon Lhermitte, Les Halles, 1895, Huile sur toile, H. : 404 ; L. : 635 cm

 

Il leva une dernière fois les yeux, il regarda les Halles. Elles flambaient dans le soleil. Un grand rayon entrait par le bout de la rue couverte, au fond, trouant la masse des pavillons d’un portique de lumière ; et, battant la nappe des toitures, une pluie ardente tombait. L’énorme charpente de fonte se noyait, bleuissait, n’était plus qu’un profil sombre sur les flammes d’incendie du levant. En haut, une vitre s’allumait, une goutte de clarté roulait jusqu’aux gouttières, le long de la pente des larges plaques de zinc. Ce fut alors une cité tumultueuse dans une poussière d’or volante. Le réveil avait grandi, du ronflement des maraîchers, couchés sous leurs limousines, au roulement plus vif des arrivages. Maintenant, la ville entière repliait ses griffes ; les carreaux bourdonnaient, les pavillons grondaient ; toutes les voix donnaient, et l’on eût dit l’épanouissement magistral de cette phrase que Florent, depuis quatre heures du matin, entendait traîner et se grossir dans l’ombre. A droite, à gauche, de tous côtés, des glapissements de criée mettaient des notes aiguës de petite flûte, au milieu des basses sourdes de la foule. C’était la marée, c’étaient les beurres, c’était la volaille, c’était la viande. Des volées de cloche passaient, secouant derrière elles le murmure des marchés qui s’ouvraient. Autour de lui, le soleil enflammait les légumes. Il ne reconnaissait plus l’aquarelle tendre des pâleurs de l’aube. Les coeurs élargis des salades brûlaient, la gamme du vert éclatait en vigueurs superbes, les carottes saignaient, les navets devenaient incandescents, dans ce brasier triomphal. A sa gauche, des tomberaux de choux s’éboulaient encore. Il tourna les yeux, il vit , au loin, des camions qui débouchaient toujours de la rue Turbigo. La mer continuait à monter. Il l’avait sentie à ses chevilles, puis à son ventre ; elle menaçait , à cette heure, de passer par-dessus sa tête. Aveuglé, noyé, les oreilles sonnantes, l’estomac écrasé par tout ce qu’il avait vu, devinant de nouvelles et incessantes profondeurs de nourriture, il demanda grâce , et une douleur folle le prit, de mourir ainsi de faim, dans Paris gorgé, dans ce réveil fulgurant des Halles. De grosses larmes chaudes jaillirent de ses yeux.

 

Le ventre de Paris, Emile Zola, Livre de Poche

01/11/2015

Du côté de chez Swann, de Marcel Proust

 

adrian coorte.jpg

 

Adriaen Coorte, Still Life with Asparagus, Cherries and a Butterfly , 1693/95, collection privée

 

 

À cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner était déjà commencé, et Françoise, commandant aux forces de la nature devenues ses aides, comme dans les féeries où les géants se font engager comme cuisiniers, frappait la houille, donnait à la vapeur des pommes de terre à étuver et faisait finir à point par le feu les chefs-d’œuvre culinaires d’abord préparés dans des récipients de céramistes qui allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnières, aux terrines pour le gibier, moules à pâtisserie et petits pots de crème, en passant par une collection complète de casseroles de toutes dimensions. Je m’arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu ; mais mon ravissement était devant les asperges, trempées d’outre-mer et de rose et dont l’épi, finement pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au pied — encore souillé pourtant du sol de leur plant — par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leur farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum.

 

Extrait du Côté de chez Swann, Marcel Proust.

29/10/2015

Lettre en Novembre, de Sylvia Plath

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La balle orange, Silvia Bar-am

 

Mon amour, le monde

Tourne, le monde se colore. Le réverbère

Déchire sa lumière à travers les cosses

Du cytise ébouriffé à neuf heures du matin.

C’est l’Arctique,

 

Ce petit cercle noir,

Ses herbes fauves et soyeuses — des cheveux de

bébé.

L’air devient vert, un vert

Très doux et délicieux.

Sa tendresse me réconforte comme un bon édre-

don.

 

Je suis ivre, bien au chaud.

Je suis peut-être énorme,

Si bêtement heureuse

Dans mes bottes en caoutchouc,

A patauger dans ce rouge si beau, à l’écraser.

 

Je suis ici chez moi

Deux fois par jour

J’arpente ma terre, je flaire

Le houx barbare,

Son fer viride et pur,

 

Et le mur des vieux cadavres

Je les aime.

Je les aime comme l’histoire.

Puis les pommes d’or,

Imagine —

 

Imagine mes soixante-dix arbres

Dans une épaisse et funèbre soupe grise

Occupés à retenir leurs balles d’or éclatant,

Leur million

De feuilles métalliques haletantes.

 

Ô amour, ô célibat.

Je suis seule avec moi,

Trempée jusqu’à la taille.

L’or irremplaçable

Saigne et s’assombrit, gorge des Thermopyles.

 

Ariel, p 62 et 63, présentation et traduction de Valérie Rouzeau, Collection Poésie, Editions Gallimard

19/10/2015

Gris lumière, de Jean-Claude Burgart

 

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Cy Twombly, la peinture de Nini (1971) 
Courtesy Gagosian Gallery. Photographie par Robert McKeever

 

Ignorant de ma fin et de mon commencement, j’écris aveuglément

pour apprendre de l’encre des signes

ce qui ordonne et croise

la trame des images et la chaîne des mots

 

J’écris pour que la blancheur irrévocable

qui ajoure et cerne les mots saisis par l’encre

se souvienne du souffle qui les assemble

en les mêlant à l’air qui me traverse.

 

Je veux qu’entraîné par la nappe de silence

qui sourd et s’étend quand la page se détache de moi

soient abolis regrets, désirs, attente

et que, même fragment, l’écrit s’achève

dans le deuil blanc qui le suit, alors

je serai libre, écrire serait naître.

 

Jean-Pierre Burgart, Gris lumière, La Lettre volée, 2014, p 46.

 
 

18/10/2015

L'âme est un souffle, d'Armel Guerne

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Tableau de Francis Gimgembre. à retrouver sur son site

 

Innocent paysage alangui sous les larmes,
Avec tes bleus attendrissants et incertains
Qui restent suspendus, comme en attente
Sous la crête des verts acides ; avec les mousses
Silencieuses et chagrines, qui rouillent
Sur le bord des chemins ; avec ces lourdes feuilles
Que hante la mélancolie au souvenir 
Des peuples du printemps : quel est ce vent fourchu
Qui vous prend à revers et vous redresse,
Brossant brutalement de beaux étangs de paix ?


 II Suite bénédictineTestament de la perdition, Desclée De Brouwer, 1961 

17/10/2015

Bientôt l'arbre, de René-Louis Cadou

 

 

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 Le bouleau dans la forêt - Gustav Klimt

 

 

 

Verdoyante fumée 

Demain je serai l'arbre 

Et pour les oiseaux froids 

La cage fortunée 

  

Les grandes migrations 

Sont parties de ma bouche 

De mes yeux pleins d'épis 

Les éclairs de santé 

  

Je te suis dans l'air bleu 

Flèche douce à la paume 

Bel arbre que j'éveille 

Au bord de mes genoux 

Tronc si blanc qu'il n'est plus 

Qu'une neige attentive 

  

Tu courbes vers le toit 

Tes brandons de lumière 

Ta sève jour et nuit 

Chante dans les gouttières 

  

On te fête déjà 

Dans les rues de villages 

Ainsi qu'une saison 

Inconnue de la terre 

  

Et toi dans les sillons 

Sans borne où les perdrix 

Gaspillent pour la joie 

Des poignées de sel gris 

Tu marches répondant 

De la douceur des pierres. 

  

  

 

René Guy Cadou, Comme un oiseau dans la tête, Livre de poche

03/10/2015

Les roses de Saadi, de Marceline DESBORDES-VALMORE (1786-1859)

 

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                                                          Laurence Amélie                                                               

J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.

Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées. 
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir ;

La vague en a paru rouge et comme enflammée. 
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

 

 

Poésies, Anthologies et dossiers, Virginie Belzgaou et Valérie Lagier, éd Folioplus Classiques

26/09/2015

La joie de cette vie, d'Henri Thomas

 

 

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Pieter Claesz (1597-1660), Nature morte au crâne avec-livres, coupe, Römer, lampe à huile et plume (1645) Collection Hornstein.

 

 

C’est tellement étrange d’exister autrement qu’une plante ou un caillou, qu’il faudra peut-être s’excuser de mourir. Je suis là à six heures du matin, éveillé depuis quatre, le cœur battant, dans l’attente du jour qui sera sans doute encore obscur. Je n’ai, pour répondre de moi, que mes livres, que j’ai oubliés, après m’y être absorbé, peut-être résorbé. Ils sont pareils en cela aux amours, dont on n’a plus que le titre : un nom, un prénom, une couleur dominante ; le reste a disparu, comme l’herbe des champs, comme les lignes écrites il y a six mois ou dix ans.

Nous vivons sur (si l’on pense à la terre) ou sous (si c’est au ciel) d’anciennes terreurs, et c’est la même terreur. La chose et le mot viennent de terre ?

 

Henri Thomas, La joie de cette vie, Gallimard, 1991

24/08/2015

Figues, de D.H Lawrence

 

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 Photo: Dominique Hordé

 

La manière correcte de manger une figue en société
Est de la fendre en quatre, la tenant par la tige,
Et de l'ouvrir pour en faire une fleur de miel, rosée, humide, éclatante à quatre lourds pétales.

Puis vous jetez la peau
Qui est comme un calice à quatre sépales,
Après avoir cueilli avec vos lèvres la fleur.

Mais la manière vulgaire
C'est de placer votre bouche sur la fente , et d'aspirer la chair, d'une seule bouchée.

Chaque fruit a son secret.

La figue est un fruit très dissimulé.
Lorsque vous la voyez pousser très droit, vous sentez tout de suite que c'est symbolique:
Et elle semble mâle.
Mais lorsque vous apprenez à mieux la connaître, vous admettez avec les Romains que c'est féminin.

Les Italiens appellent vulgairement figue l'organe femelle:
La fissure, le yoni,
Le merveilleux chemin humide qui conduit au centre.

Repliée,
Infléchie,
Floraison toute vers l'intérieur et veinée de fibres matricielles;
Et un seul orifice.

La figue, le fer à cheval, la fleur de courge.
Symboles.

Ce fut une fleur qui fleurissait tout à l'intérieur, vers la matrice;
Maintenant c'est un fruit, telle une matrice mûre.

Ce fut toujours un secret.
C'est ainsi que cela devrait être, la femelle devrait toujours rester secrète.
Il n'y a jamais rien eu de proéminent, de déployé sur une branche
Comme chez d'autres fleurs, dans une révélation de pétales;
Le rose argenté des fleurs de pêcher, la verrerie vénitienne des fleurs de néflier et de sorbier,
Coupes de vin peu profondes sur de courtes tiges turgescentes
Franche promesse du paradis:
Voici pour l'épine en fleur! Voici pour la révélation!
La vaillante, l'aventureuse rosacée.

Repliée sur elle-même, secret indicible,
La sève laiteuse qui caille le lait et fabrique la ricotta,
La sève qui sent si étrangement sur vos doigts que même les chèvres ne l'aiment pas;
Repliée sur elle-même, cachée comme une femme musulmane,
Sa nudité cloîtrée, sa floraison à jamais invisible,
Seulement un petit chemin d'accès, tous rideaux tirés devant la lumière;
Figue, fruit du mystère femelle, cachée et intime,
Fruit de la Méditerranée avec ta nudité cachée,
Où tout se passe dans l'invisible, floraison et fécondation et maturation
Dans l'intimité de votre vous, qu'aucun oeil ne verra jamais
Avant que tout soit achevé et que trop mûre vous éclatiez en rendant l'âme.

Jusqu'à ce que la goutte de maturité ne sourde,
Et que l'année prenne fin.

La figue, alors, a gardé suffisamment longtemps son secret.
Aussi elle explose et vous apercevez dans la faille l'écarlate.
Et la figue est finie, l'année a pris fin.

C'est ainsi que meurt la figue, dévoilant son cramoisi à travers une fente violette
Telle une blessure, l'exposition de son secret au grand jour.
Comme une prostituée, la figue éclatée donne en spectacle son secret.

C'est ainsi que meurent aussi les femmes.

 

D.H Lawrence, Poèmes, Choix traduit et présenté par Lorand Gaspar et Sarah Clair, Poésie/Gallimard, 2007, p 49 à 53

 

07/06/2015

Tout venant, de Jean-Pierre Chambon

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© Julien Martin

 

Le vieux cerisier au fond du jardin

a atteint aujourd’hui même

le degré extrême de la blancheur

attestant à nouveau l’oracle

énoncé par l’ermite zen Ryôkan

le monde 

est devenu

un cerisier en fleurs 

 

Jean-Pierre Chambon, Tout venant, Héros-limite, 2014

Merci à Claude Chambard

04/06/2015

Les bords du fleuve, d'Henri Thomas

 

 

Charles Blackman girl-on-the-beach.jpg

Tableau de Charles Blackman

 

Il y a au bord du fleuve

Une fille à robe rouge

Attendant la nuit pour vivre,

 

Tellement sauvage et belle

Qu'un soleil éblouissant

Marche au milieu de ses rêves,

 

Il n'a de ciel que ses yeux

Derrière une ombre d'orage

Couvrant l'azur interdit.

Une fille au bord du fleuve

En chemin vers une image

Que le jour ne peut montrer.

 

Les lampes, l'une après l'autre,

Les lampes prennent sa robe

Et la déchirent sur l'eau,

 

Mais jamais jusqu'à la chair,

Mais jamais jusqu'au soleil

Barré de chaudes ténèbres.

 

Partout montent, se confondent,

Des arches de nuit profonde,

Elle est nue, elle est cachée.

 

Henri Thomas, Poésie-Gallimard

 

31/05/2015

Mer matinale, de Constantin Cavafis

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Tableau de Katia Chaix,Terre air, Toile #002, huile sur toile, format 30M, 91cm x 60 cm 

©Katia Chaix, à joindre et

 

 

Que je m'arrête aussi, pour une fois, 
contempler la nature. Mauves scintillants 
d'une mer matinale, bleu translucide du ciel, 
jaune du littoral - noyés de lumière. 

Que je m'arrête surtout avec l'illusion 
que je les vois vraiment (ils m'ont paru ainsi 
l'espace d'un instant) et point encore 
les mêmes phantasmes et souvenirs, 
mirages de volupté.

http://www.cavafis-pourquoi.eu/mer-matinale.html traduction de François Sommaripas

 

26/05/2015

Gisants (Extrait), de Michel Deguy

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 Croquis de Matisse
 

 

Ne me laisse pas ignorer où tu seras
Lis-moi le brouillon planétaire
Est-ce que je te connais connaissant tes objets
Les pétales de flamme de ta flamme et de son omphalos

Ton odeur ton nom ton âge tes commissures
Par tes capillaires, je bats, les tiges, faisceau de pouls, verge
Ton élégance tes récits tes bas tes couleurs
J'alanguis la rose de quelqu'une le roman
Tes bijoux tes bleus tes cils ta montre
La proximité est notre dimension
Tes lobes ta voix tes lèvres tes lettres

Ne me laisse pas ignorer où tu es
Le rouleau gris ensable notre baie

 

Extrait de "Gisants" Poèmes III, 1980-1995,  Poésie/Gallimard

16/05/2015

Les couleurs, de Renée Vivien

 

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Colleen Wallace Nungurrayi

 

Éloignez de mes yeux les flamboiements barbares
Du Rouge, cri de sang que jettent les fanfares.

Éteignez la splendeur du Jaune, cri de l’or,
Où le soleil persiste et ressurgit encor.

Écartez le sourire invincible du Rose,
Qui jaillit de la fleur ingénument déclose,


Et le regard serein et limpide du Bleu, —
Car mon âme est, ce soir, triste comme un adieu.

Elle adore le charme atténué du Mauve,
Pareil aux songes purs qui parfument l’alcôve.

Et la mysticité du profond Violet,
Plus grave qu’un chant d’orgue et plus doux qu’un reflet.

Versez-lui l’eau du Vert, qui calme le supplice
Des paupières, fraîcheur des yeux de Béatrice.

Entourez-la du rêve et de la paix du Gris,
Crépuscule de l’âme et des chauves-souris.

Le Brun des bois anciens, favorable à l’étude,
Sait encadrer mon silence et ma solitude.

Venez ensevelir mon ancien désespoir
Sous la neige du Blanc et dans la nuit du Noir.

 

 Evocations, Alphonse Lemerre, éditeur, 1903 (pp. 143-144).

15/05/2015

Phrases pour un orage, de Jean Tortel

 

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 Mark Rothko

                         I

 

Le ciel un peu trop lent pour cette heureuse

Matinée, l’arbre un peu trop

Chargé d’épaisseur tendre.

 

Le jardin transpirait

Au point du jour.

 

Il respire encore.

 

                           II

 

Vogue et scintille

Avant midi

Ce nuage.

 

(Il vient du sud), et nu

Le risque d’un azur

Quand sa blancheur l’éprouve

Dès qu’elle est suscitée.

 

Plus pure si possible

Que lui, touché par elle

Et dénoncé.

 

Ou son langage,

Ou son éclat.

 

                             III

 

On n’est pas heureux

Sous l’azur fragile.

 

En ce jardin je sais je ne sais quoi.

Les feuilles sont un peu plus larges,

Un peu moins vertes que leur nom.

 

L’azur enfante l’ombre

(Le fruit sa pourriture).

 

La terre aborde son silence

Qui l’attendait.

 

[...]

 

Jean Tortel, Relations, Gallimard, 1968, p. 29-31.

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05/05/2015

Chant d’un merle captif, de Georg Trakl

 

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Truls Espadal, Le secret, Acrylics on canvas, 2010, 30x30 cm

 

 

Souffle obscur dans les branchages verts.

Des fleurettes bleues flottent autour du visage

Du solitaire, du pas doré

Mourant sous l’olivier.

S’envole, à coups d’aile, la nuit.

Si doucement saigne l’humilité,

Rosée qui goutte lentement de l’épine fleurie.
La miséricorde de bras radieux

Enveloppe un cœur qui se brise.

 

 Œuvres complètes, traduites de l’allemand par Marc Petit et Jean-Claude Schneider, Gallimard, 1972, p. 130.

 
 
 

02/05/2015

Au bord de l'eau verte, de Francis Jammes

 

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 "Meadow with Thistle", Michelle Morin 

 

 

Au bord de l’eau verte, les sauterelles 
          sautent ou se traînent, 
ou bien sur les fleurs des carottes frêles 
          grimpent avec peine. 
  
Dans l’eau tiède filent les poissons blancs 
          auprès d’arbres noirs 
dont l’ombre sur l’eau tremble doucement 
          au soleil du soir. 
  
Deux pies qui crient s’envolent loin, très loin, 
          loin de la prairie, 
et vont se poser sur des tas de foin 
          pleins d’herbes fleuries. 
  
Trois paysans assis lisent un journal 
          en gardant les bœufs 
près de râteaux aux manches luisants que 
          touchaient leurs doigts calleux. 
  
Les moucherons minces volent sur l’eau, 
          sans changer de place. 
En se croisant ils passent, puis repassent, 
          vont de bas en haut. 
  
Je tape les herbes avec une gaule 
          en réfléchissant 
et le duvet des pissenlits s’envole 
          en suivant le vent. 
  

        
1889. 
De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir, Poésie, Gallimard
 

 

25/04/2015

Les couleurs de la nuit, de Renée Vivien

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Collage de Lance Letscher

 

 

Contemple les couleurs des ténèbres. Tes yeux
Sauront, comme les miens, interpréter les cieux.

J’ai vu le violet des nuits graves et douces,
Le vert des nuits de paix, la flamme des nuits rousses.

J’ai vu s’épanouir, rose comme une fleur,
La lune qui sourit aux rêves sans douleur.


J’ai vu s’hypnotiser, à des milliers de lieues,
La méditation subtile des nuits bleues.

En écoutant pleurer les hiboux à l’essor
Mystérieux, j’ai vu ruisseler les nuits d’or.

 

 

Evocations de Renée Vivien (1877-1909)

 

18/04/2015

Fraudeur (extrait) , d'Eugène Savitzkaya

 

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Meredith Pardue

 

 

 

Mais qu’est-ce qu’un verger sans l’herbe, sans la couleur de l’herbe, sans la douceur de l’herbe, l’herbe à sifflets stridents ou adoucis pour imiter le cri de la poule faisane ? Qu’est-ce qu’un verger sans la fétuque, sans le pissenlit, sans la patience ? l’herbe qui amortit les chutes, l’herbe qui nourrit les lapins et les oies. À chaque brin d’herbe, un vœu : que la mère guérisse, que les prunes soient nombreuses, que le pêcher revive, que les cerises brillent de jus frais, que les jambes de Marie-Claire s’ouvrent et se ferment sur son beau sexe rougi, fesses sur la pierre du seuil de sa maison, qu’apparaisse le chevreuil égaré en plaine, que l’ennemi se détourne, que la truite se laisse prendre dans le barrage de fortune sur le ruisseau limpide du parc du château, que le baron ne survienne pas son fusil à l’épaule quand on est bien au frais sous la cascade dans le trou d’eau, que la neige soit abondante, que le père soit moins brutal, que le brouillard de novembre soit épais sur les champs et que le bois des tombes demeure invisible, que les oies s’envolent enfin et disparaissent dans le ciel, que la rhubarbe soit tendre, que les oreilles des lapins soient douces, que l’été soit chaud, que viennent bien les pivoines blanches et les pivoines rouges, que les branches des cassis soient chargées de baies, que l’école s’arrête, que le trésor soit trouvé près de l’antique glacière du parc du château.

 

Eugène Savitzkaya, Fraudeur, éditions de Minuit, 2015, p. 48-49.

Texte à retrouver également sur le blog de Tristan Hordé litteraturedepartout

 

11/04/2015

La naissance du printemps, de Louis Aragon

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Karenina Fabrizzi

 


 
                                    à Jacques Decourt 
 

AVRIL renaît Voici ses rubans et ses flammes
Ses mille petits cris ses gentils pépiements
Ses bigoudis ses fleurs ses hommes et ses femmes
Je lui fais de ses couleurs tous mes compliments 
 
Dieu que de baisers fous sur l’appui des fenêtres
Nous n'avons pas fini de compter les baisers
Il y a des semaines entières sous les hêtres
Où chantent les pinsons au plumage frisé 
 
Avril n’a pas toujours vécu sous les lambris 
Il fut petit pâtissier puis compte-goutte 
Il gagna son pain à la sueur de son front 
De fil en aiguille il devint contrôleur des finances 
Enfin par un soleil de tous les diables 
Il tomba tout à coup amoureux 
 

 

Louis Aragon, Le Mouvement perpétuel précédé de Feu de joie et suivi de Écritures automatiques. Préface d'Alain Jouffroy. Paris : Gallimard / Poésie, 1970 

A retrouver sur le site de Poezibao