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02/05/2015

Au bord de l'eau verte, de Francis Jammes

 

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 "Meadow with Thistle", Michelle Morin 

 

 

Au bord de l’eau verte, les sauterelles 
          sautent ou se traînent, 
ou bien sur les fleurs des carottes frêles 
          grimpent avec peine. 
  
Dans l’eau tiède filent les poissons blancs 
          auprès d’arbres noirs 
dont l’ombre sur l’eau tremble doucement 
          au soleil du soir. 
  
Deux pies qui crient s’envolent loin, très loin, 
          loin de la prairie, 
et vont se poser sur des tas de foin 
          pleins d’herbes fleuries. 
  
Trois paysans assis lisent un journal 
          en gardant les bœufs 
près de râteaux aux manches luisants que 
          touchaient leurs doigts calleux. 
  
Les moucherons minces volent sur l’eau, 
          sans changer de place. 
En se croisant ils passent, puis repassent, 
          vont de bas en haut. 
  
Je tape les herbes avec une gaule 
          en réfléchissant 
et le duvet des pissenlits s’envole 
          en suivant le vent. 
  

        
1889. 
De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir, Poésie, Gallimard
 

 

25/04/2015

Les couleurs de la nuit, de Renée Vivien

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Collage de Lance Letscher

 

 

Contemple les couleurs des ténèbres. Tes yeux
Sauront, comme les miens, interpréter les cieux.

J’ai vu le violet des nuits graves et douces,
Le vert des nuits de paix, la flamme des nuits rousses.

J’ai vu s’épanouir, rose comme une fleur,
La lune qui sourit aux rêves sans douleur.


J’ai vu s’hypnotiser, à des milliers de lieues,
La méditation subtile des nuits bleues.

En écoutant pleurer les hiboux à l’essor
Mystérieux, j’ai vu ruisseler les nuits d’or.

 

 

Evocations de Renée Vivien (1877-1909)

 

11/04/2015

La naissance du printemps, de Louis Aragon

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Karenina Fabrizzi

 


 
                                    à Jacques Decourt 
 

AVRIL renaît Voici ses rubans et ses flammes
Ses mille petits cris ses gentils pépiements
Ses bigoudis ses fleurs ses hommes et ses femmes
Je lui fais de ses couleurs tous mes compliments 
 
Dieu que de baisers fous sur l’appui des fenêtres
Nous n'avons pas fini de compter les baisers
Il y a des semaines entières sous les hêtres
Où chantent les pinsons au plumage frisé 
 
Avril n’a pas toujours vécu sous les lambris 
Il fut petit pâtissier puis compte-goutte 
Il gagna son pain à la sueur de son front 
De fil en aiguille il devint contrôleur des finances 
Enfin par un soleil de tous les diables 
Il tomba tout à coup amoureux 
 

 

Louis Aragon, Le Mouvement perpétuel précédé de Feu de joie et suivi de Écritures automatiques. Préface d'Alain Jouffroy. Paris : Gallimard / Poésie, 1970 

A retrouver sur le site de Poezibao

20/03/2015

Qui passe ainsi par le bois vert, de James Joyce

   

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Édouard Vuillard, Misia dans un bois, 1897-1899, huile sur carton, 42,1 x 56 cm, Paris, collection Anisabelle Berès-Montanari - RMN (musée d’Orsay) / Patrice Schmidt

 

 

 

Qui passe ainsi par le bois vert,
Toute parée par le printemps ?
Qui va par le joyeux bois vert
Le rendre plus joyeux encore ?

 

Suivant au soleil des sentiers
Qui connaissent son pas léger,
Qui passe dans le doux soleil
Avec un port si virginal ?

 

Toutes les allées du sous-bois
Brillent d’un feu tendre et doré —
Pour qui le bois ensoleillé
Revêt-il si riche appareil ?                           

 

Oh, c’est pour mon unique amour
Que les bois vêtent leur richesse,
Oh, c’est pour mon amour, mon bien,
Elle qui est si jeune et belle.

  

  

  

  

                     ♦

  

   

   

   

Who goes amid the green wood

    With springtide all adorning her?

Who goes amid the merry green wood

    To make it merrier?

 

Who passes in the sunlight

    By ways that know the light footfall?

Who passes in the sweet sunlight

    With mien so virginal?

 

The ways of all the woodland

    Gleam with a soft and golden fire  ̶

For whom does all the sunny woodland

    Carry so brave attire?

 

O, it is for my true love

    The woods their rich apparel wear  ̶

O, it is for my own true love,

    That is so young and fair.

 

 

  

  

 

Poèmes, Chamber Music, Pomes Penyeach, Traduit de l'anglais par Jacques Borel, Gallimard, 1979

18/03/2015

Dans la forêt, de Germain Nouveau

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 Ohara Koson

 

Dans la forêt étrange c’est la nuit ;
C’est comme un noir silence qui bruit ;

Dans la forêt, ici blanche et là brune,
En pleurs de lait filtre le clair de lune.

Un vent d’été, qui souffle on ne sait d’où,
Erre en rêvant comme une âme de fou ;

Et, sous des yeux d’étoile épanouie,
La forêt chante avec un bruit de pluie.

Parfois il vient des gémissements doux
Des lointains bleus pleins d’oiseaux et de loups ;

Il vient aussi des senteurs de repaires ;
C’est l’heure froide où dorment les vipères,

L’heure où l’amour s’épeure au fond du nid
Où s’élabore en secret l’aconit ;

Où l’être qui garde une chère offense,
Se sentant seul et loin des hommes, pense.

- Pourtant la lune est bonne dans le ciel
Qui verse, avec un sourire de miel,

Son âme calme et ses pâleurs amies
Au troupeau roux des roches endormies.

Pièce parue à la Renaissance, le 14 septembre 1873.
 

07/03/2015

Au printemps, de Jacques Roubaud

  

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Henri Matisse, The riverbank, 1907, Offentliche Kunstsammlung, Basel, Switzerland

 

 

Environ le printemps 

(le 21 mars, + ou - x jours 

(x variable - si x est proche de 365 on dit 

« y a plu' d'saizon ! » 

ou bien on dit 

« printemps pourri ! »)) 

  

environ le printemps, disais-je 

les arbres 

n'ont plus pour seul vêtement 

les moineaux 

les feuilles 

reviennent aux arbres 

ou les arbres 

retrouvent leurs feuilles 

ça verdit 

  

depuis quelques temps on les voyait 

hésiter, tâter l'air, 

ausculter les nuages 

regarder leurs voisins du coin de l'œil 

et puis d'un seul coup ça y est 

ils se décident 

  

environ le printemps 

(ce sont les « à feuilles caduques » qui se lancent 

que les Anglais appellent deciduous

à cause de leur esprit de décision 

les « à feuilles persistantes » 

qui n'ont plus rien à décider 

font la gueule 

avec leur pelage sale 

de toutes les années de suie 

urbaine) 

  

sur les arbres 

les bébés feuilles frissonnent 

les petites feuilles tâtonnantes, fragiles, lentement 

déplissées des bourgeons 

la brise     les retient     tendrement     sur leur tiges 

comme dit le powète 

  

oui ! 

les feuilles s'élancent, prolifèrent 

profuses 

les arbres s'étalent, se regardent dans les fontaines 

dans les fenêtres 

dans les flaques 

dans le bleu du ciel 

et voilà 

le printemps est fait 

  

c'est comme ça que ça s'est passé 

cette année-ci (mille neuf cent quatre-vingt -quatorze) 

à Paris 

au jardin des Tuileries 

au jardin du Luxembourg 

au parc Montsouris 

au square des Blancs-Manteaux 

au pied du Sacré-Cœur dans le square Saint-Pierre 

j'ai vérifié 

  

et je n'ai aucune raison de penser 

qu'il en a été différemment 

ailleurs 

  

  

  

  

 

La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le coeur des humains, Gallimard

21/02/2015

A la tombée du jour en Novembre, de Thomas Hardy

En hommage à Pierre-Marie Ziegler

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Tableau de Pierre-Marie Ziegler

 

La lumière de dix heures tombe,

Et un oiseau captif vole,

Là où les pins, comme des valseurs qui attendent,

Relèvent leurs têtes noires.

 

Des feuilles de hêtre, qui colorent de jaune l’heure de midi,

Flottent aériennes comme des taches sur l’œil ;

J’ai planté chaque arbre au printemps de ma vie,

Et maintenant ils obscurcissent le ciel

 

Et les enfants qui flânent par ici

Croient qu’il n’a jamais été

De temps où il ne poussait ici aucun de ces grands arbres,

Que l’on ne verra plus un jour.

 

 

Thomas Hardy, Poésies, édition bilingue, traduit par Marie-Hélène Gourlaouen et Bernard Géniès, éditions Les Formes du Secret, 1980, p. 73.

Tableau de Pierre-Marie Ziegler (1950/2013) qui après avoir planté les arbres de son jardin les a peints jusqu'à sa mort le 14 mai 2013.

 



14/12/2014

Matin d'octobre, de François Coppée

 

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 John Henry Twachtman, 39.37 x 49.53 cm, peinture à l'huile, 1894, collection privée

 

C’est l’heure exquise et matinale
Que rougit un soleil soudain.
A travers la brume automnale
Tombent les feuilles du jardin.

Leur chute est lente. Ou peut les suivre
Du regard en reconnaissant
Le chêne à sa feuille de cuivre,
L’érable à sa feuille de sang.

Les dernières, les plus rouillées,
Tombent des branches dépouillées :
Mais ce n’est pas l’hiver encor.

Une blonde lumière arrose
La nature, et, dans l’air tout rose,
On croirait qu’il neige de l’or.

François Coppée, Promenades et Intérieurs

Le village à midi, de Francis Jammes

bleu,noir,or,nature,francis jammes

Odilon Redon, technque mixte, 185 x 249.5 cm, Musée d'Orsay, 

 

À Ernest Caillebar.

Le village à midi. La mouche d’or bourdonne
entre les cornes des bœufs.
Nous irons, si tu le veux,
Si tu le veux, dans la campagne monotone.

Entends le coq… Entends la cloche… Entends le paon…
Entends là-bas, là-bas, l’âne…
L’hirondelle noire plane,
Les peupliers au loin s’en vont comme un ruban.

Le puits rongé de mousse ! Écoute sa poulie
qui grince, qui grince encor,
car la fille aux cheveux d’or
tient le vieux seau tout noir d’où l’argent tombe en pluie.

La fillette s’en va d’un pas qui fait pencher
sur sa tête d’or la cruche,
sa tête comme une ruche,
qui se mêle au soleil sous les fleurs du pêcher.

Et dans le bourg voici que les toits noircis lancent
au ciel bleu des flocons bleus ;
et les arbres paresseux
à l’horizon qui vibre à peine se balancent.

 

Recueil : "De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du soir", Poésie/Gallimard

07/12/2014

Eloge du lointain, de Paul Celan

 

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August Strindberg, (1849-1912) Packis in Stranden (huile sur toile, 1892)

 

 

Dans la source de tes yeux

vivent les nasses des pêcheurs de la mer délirante.

Dans la source de tes yeux

la mer tient sa parole.

 

J´y jette,

coeur qui a séjourné chez les humains,

les vêtements que je portais et l´éclat d´un serment :

 

Plus noir au fond du noir, je suis plus nu.

Je ne suis, qu´une fois rénégat, fidèle.

Je suis toi, quand je suis moi.

 

Dans la source de tes yeux

Je dérive et rêve de pillage.

 

Une nasse a capturé dans ses mailles une nasse :

nous nous séparons enlacés.

 

Dans la source de tes yeux

un pendu étrangle la corde.

 

 

Paul Celan, Choix de poèmes, traduction Jean-Pierre Lefebvre, Poésie/Gallimard

 

Car j'aimais tant l'aube (extrait de Sido), de Colette

 

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 Harald Sohlberg

 

À trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d'abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps... J'allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C'est sur ce chemin, c'est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d'un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion...

 

 

 Extrait de Sido de Colette (Livre de poche)

31/10/2014

Musique au Mirabell, de Georg Trakl

Nicolas de Staël. Lumières du Nord Lumières du Sud.jpg

Nicolas de Staël. huile sur toile 100 x 73 cm collection privée – © J. Hyde © Adagp, Paris, 2014. Exposition Lumières du Nord Lumières du Sud au MuMa (Le Havre)

Une fontaine chante. Les nuages sont
Dans le bleu lumineux, les blancs délicats.
Gravement des hommes silencieux vont
Le soi à travers le jardin vieux.

Le marbre des ancêtres est devenu gris.
Une troupe d’oiseaux trace vers les lointains.
Un faune aux yeux morts regarde
Des ombres qui glissent à l’obscur.

Le feuillage tombe rouge du vieil arbre
Et tourbillonne par la fenêtre ouverte.
Un éclair de feu s’allume dans la pièce
Et peint de tristes spectres d’angoisse.

Un étranger blanc entre dans la maison.
Un chien se jette dans des couloirs délabrés.
La servante éteint une lampe.
L’oreille entend de nuit des accords de sonate.

Georg Trakl, Œuvres complètes, traduction de 
l’allemand de Marc Petit et Jean-Claude Schneider,
Gallimard, 1972, p. 21.

25/10/2014

La lettre, de Marina Tsvetaeva

Hans Baldung Grien, 1539.jpg

The Three Ages of Man and Death" de Hans Baldung Grien (peinture à l'huile, 1539, Prado Museum, Madrid)

 

 

 

On ne guette pas les lettres

Ainsi - mais la lettre.

Un lambeau de chiffon

Autour d'un ruban

De colle. Dedans - un mot.

Et le bonheur. - C'est tout.

 

On ne guette pas le bonheur

Ainsi - mais la fin :

Un salut militaire

Et le plomb dans le sein -

Trois balles. Les yeux sont rouges.

Que cela. - C'est tout.

 

Pour le bonheur - je suis vieille !

Le vent a chassé les couleurs !

Plus que le carré de la cour

Et le noir des fusils...

 

Pour le sommeil de mort

Personne n'est trop vieux.

 

Que le carré de l'enveloppe

 

 

 

Traduction Pierre Leon et Eve Mallleret. Recueil « Le ciel brûle (suivi de tentative de jalousie) » éditions poésie/Gallimard

De nuit, de Georg Trakl

 

 

Antoine Wiertz Deux jeunes filles ou l belle rosine 1847.jpg

 Antoine Wiertz, 1847, la Belle Rosine

 

Le bleu de mes yeux s’est éteint dans cette nuit,
L’or rouge de mon cœur. O ! Le silence de la lampe allumée.
Ton manteau bleu enveloppa celui qui tombait.
Tes lèvres rouges scellèrent l’enténèbrement de l’ami.

Georg Trakl, Poèmes, traduits et présentés par Guillevic, éditions Obsidiane, 1986, réédité (Vingt poèmes de Georg Trakl) en 2006,  p. 35.

21/10/2014

Lien Mortel,d'Alejandra Pizarnik

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Tableau de Marc Léonard 

 

 

     Paroles émises par une pensée en guise de planche de sauvetage. Faire l’amour à l’intérieur de notre étreinte alluma une lumière noire : l’obscurité se mit à briller. C’était la lumière retrouvée, éteinte doublement mais d’une certaine façon plus vive que mille soleils. La couleur du mausolée enfantin, la couleur mortuaire des désirs contenus s’ouvrit dans la chambre sauvage. Le rythme des corps cachait le vol des corbeaux. Le rythme des corps creusait un espace de lumière à l’intérieur de la lumière

 


Alejandra Pizarnik, Œuvre poétique, traduit de l’espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon, édition préparée par Silvia Baron Supervielle, Actes Sud, 2005 (collection Le Cabinet de lecture d’Alberto Manguel), p. 243 

18/10/2014

Madame Parisse, (extrait), de Maupassant

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Henri Matisse, la baie de Nice, 80x71 cm, Collection privée

 

 

Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du ciel, la petite cité éclatante et debout sur le fond bleuâtre des premières montagnes offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide de maisons aux toits roux, dont les façades aussi étaient blanches, et si différentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances.
Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc, comme si la neige eût déteint sur lui ; quelques nuages d'argent flottaient tout près des sommets pales ; et de l'autre côté du golfe, Nice couchée au bord de l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.


C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui qui sait sentir par l’œil éprouve, à contempler les choses et les êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l'homme à l'oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le cœur.

 

Madame Parisse. nouvelle de Maupassant

13/10/2014

Un matin à Neuilly, d'Anna de Noailles

 

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Claude Monet,  Les bors de la Seine, Ile de la Grande Jatte, Huile sur toile, 54 x 65 cm, 1878

 

C'est toujours vous, Printemps, qui me faites du mal…
 – Eau légère où le beau soleil baigne son âme,
La Seine, toute molle et glissante, se pâme
Sous les ponts emmêlés d'azur et de métal.

Tout est sonore, et tout est calme et se repose ;
L'air jouit du matin et d'un si doux état.
Dans le bourg de Neuilly que Pascal visita
Un vert figuier s'avance entre deux maisons roses.

On ne sait pas d'où vient cette triste langueur.
L'azur est de plaisir et de jeunesse humide,
Le silence est luisant et la rue est torride,
Et moi j'ai tout un deuil blanc et bleu dans mon cœur…

Anna de Noailles. Les Éblouissements. 

12/10/2014

Les vrilles de la vigne (extrait), de Colette

Colette, nature, jardin, mauve, noi

Tableau de Claire Basler

 

 

J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher qu'à cette heure s'y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu'à cette heure l'herbe profonde y noie le pied des arbres, d'un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif...

Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs qu'un fruit mûrit on ne sait où – là-bas, ici, tout près – un fruit insaisissable qu'on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l'automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu'une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près...

Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l'heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s'ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir...

Et si tu arrivais, un jour d'été, dans mon pays, au fond d'un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m'oublierais, et tu t'assoirais là, pour n'en plus bouger jusqu'au terme de ta vie.

 

Les vrilles de la vigne, Le livre de Poche

05/10/2014

L'automne du solitaire, de Georg Trakl

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Feuillage d'Automne d'Aurel Cojan.  

 

 

L’automne sombre s’installe plein de fruits et d’abondance,

Éclat jauni des beaux jours d’été.

Un bleu pur sort d’une enveloppe flétrie ;

Le vol des oiseaux résonne de vieilles légendes.

Le vin est pressé, la douce quiétude

Emplie par la réponse ténue à des sombres questions.

 

Et, ici et là, une croix sur la colline désolée ;

Un troupeau se perd dans la forêt rousse.

Le nuage émigre au-dessus du miroir de l’étang ;

Le geste posé du paysan se repose.

Très doucement l’aile bleue du soir touche

Un toit de paille sèche, la terre noire.

 

Bientôt des étoiles nichent dans les sourcils de l’homme las ;

Dans les chambres glacées s’installe un décret silencieux

Et des anges sortent sans bruit des yeux bleus

Des amants, dont la souffrance se fait plus douce.

Le roseau murmure ; assaut d’une peur osseuse

Quand la rosée goutte, noire, des saules dépouillés.

 

Georg Trakl, Œuvres complètes, traduites de l’allemand par Marc Petit et Jean-Claude Schneider, Gallimard, 1972, p. 107.

27/09/2014

Autour de ma maison, d'Emile Verhaeren,

 

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Jacques de Gheyn, Fleurs et insectes, 1600 © Fondation Custodia, Collection Frits Lugt, Paris 

Avec mon coeur, j’admire tout
Ce qui vibre, travaille et bout
Dans la tendresse humaine et sur la terre auguste.

L’hiver s’en va et voici mars et puis avril
Et puis le prime été, joyeux et puéril.
Sur la glycine en fleurs que la rosée humecte,
Rouges, verts, bleus, jaunes, bistres, vermeils,
Les mille insectes
Bougent et butinent dans le soleil.
Oh la merveille de leurs ailes qui brillent
Et leur corps fin comme une aiguille
Et leurs pattes et leurs antennes
Et leur toilette quotidienne
Sur un brin d’herbe ou de roseau !
Sont-ils précis, sont-ils agiles !
Leur corselet d’émail fragile
Est plus changeant que les courants de l’eau ;
Grâce à mes yeux qui les reflètent
Je les sens vivre et pénétrer en moi
Un peu ;
Oh leurs émeutes et leurs jeux
Et leurs amours et leurs émois
Et leur bataille, autour des grappes violettes !
Mon coeur les suit dans leur essor vers la clarté,
Brins de splendeur, miettes de beauté,
Parcelles d’or et poussière de vie !
J’écarte d’eux l’embûche inassouvie :
La glu, la boue et la poursuite des oiseaux
Pendant des jours entiers, je défends leurs travaux ;
Mon art s’éprend de leurs oeuvres parfaites ;
Je contemple les riens dont leur maison est faite
Leur geste utile et net, leur vol chercheur et sûr,
Leur voyage dans la lumière ample et sans voile
Et quand ils sont perdus quelque part, dans l’azur,
Je crois qu’ils sont partis se mêler aux étoiles.

Mais voici l’ombre et le soleil sur le jardin
Et des guêpes vibrant là-bas, dans la lumière ;
Voici les longs et clairs et sinueux chemins
Bordés de lourds pavots et de roses trémières ;
Aujourd’hui même, à l’heure où l’été blond s’épand
Sur les gazons lustrés et les collines fauves,
Chaque pétale est comme une paupière mauve
Que la clarté pénètre et réchauffe en tremblant.
Les moins fiers des pistils, les plus humbles des feuilles
Sont d’un dessin si pur, si ferme et si nerveux
Qu’en eux
Tout se précipite et tout accueille
L’hommage clair et amoureux des yeux.

L’heure des juillets roux s’est à son tour enfuie,
Et maintenant
Voici le soleil calme avec la douce pluie
Qui, mollement,
Sans lacérer les fleurs admirables, les touchent ;
Comme eux, sans les cueillir, approchons-en nos bouches
Et que notre coeur croie, en baisant leur beauté
Faite de tant de joie et de tant de mystère,
Baiser, avec ferveur, délice et volupté,
Les lèvres mêmes de la terre.

Les insectes, les fleurs, les feuilles, les rameaux
Tressent leur vie enveloppante et minuscule
Dans mon village, autour des prés et des closeaux.
Ma petite maison est prise en leurs réseaux.
Souvent, l’après-midi, avant le crépuscule,
De fenêtre en fenêtre, au long du pignon droit,
Ils s’agitent et bruissent jusqu’à mon toit ;
Souvent aussi, quand l’astre aux Occidents recule,
J’entends si fort leur fièvre et leur émoi
Que je me sens vivre, avec mon coeur,
Comme au centre de leur ardeur.

Alors les tendres fleurs et les insectes frêles
M’enveloppent comme un million d’ailes
Faites de vent, de pluie et de clarté.
Ma maison semble un nid doucement convoité
Par tout ce qui remue et vit dans la lumière.
J’admire immensément la nature plénière
Depuis l’arbuste nain jusqu’au géant soleil
Un pétale, un pistil, un grain de blé vermeil
Est pris, avec respect, entre mes doigts qui l’aiment ;
Je ne distingue plus le monde de moi-même,
Je suis l’ample feuillage et les rameaux flottants,
Je suis le sol dont je foule les cailloux pâles
Et l’herbe des fossés où soudain je m’affale
Ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant.

 La multiple splendeur, Nabu Press